Nana Hatieganu

Jeux de Dés (41)

La Déception

Microsoft Romania
 


       J'étais mariée depuis deux ans, donc je pouvais demander ma naturalisation et obtenir la double nationalité. Djamal devait donner son accord. Il l'a accepté, apres m'avoir obligée a signer la déclaration d'impôts, qui était bidon. Sinon, je perdais ma carte de résidente française. Il continuait a me décevoir, mais j'ai fait le compromis.
       On m'a donnée une liste de pieces a fournir. Il fallait que mon mari présente des documents qui certifiaient l'identité de ses parents et de ses grands-parents. En entendant cela, Djamal n'a meme pas eu l'intention d'entamer la procédure. Son pere avait été un harki et tous ses ancetres avaient vécu dans des tribus. Ils étaient des nomades sans papiers. Je n'avais qu'a partir en Afrique, pour découvrir l'Amérique. 
       Et puis, est-ce que je l'avais épousé par intéret ? Etait-ce ça mon but ? Je n'étais qu'une vieille pute, qu'il entretenait contre son gré !
       Ma déception était grande, il s'éloignait de plus en plus de moi, mais je la surmontais a ma façon. J'ai pris des mesures de précautions.
       Je ne suis pas allée au spectacle de ballet que je devais commenter. Djamal était parti a Lyon, pour un soi-disant rendez-vous d'embauche. J'ai enlevé les pieces compromettantes qu'il tenait cachées et je les ai déposées dans mon coffre bancaire, comme preuve qu'il était dépravé. 
       Je risquais beaucoup, je le savais et j'assumais mes agissements. Je l'avais vu si souvent déchirer les factures qui s'entassaient dans ses dossiers secrets, il était tellement tete en l'air, que je pouvais le persuader, au cas ou, qu'il avait détruit par mégarde ce qu'il cherchait.
       Le lendemain, j'ai acheté le quotidien local, j'ai vu que la représentation avait eu lieu, qu'aucun incident n'était survenu et j'ai fait un super reportage sur < Le lac des cygnes > avec des magnifiques signes symboliques, artistiques, métaphysiques, chorégraphiques.
       En amenant l'article a mon hebdomadaire, j'ai rencontré Marina.
Elle était enceinte de sept mois et elle avait du renoncer a une partie de ses occupations. C'était a cause de ça que j'avais été acceptée par le journal, admise par les parents de l'un de ses éleves, appelée par la police en tant qu'interprete, pour la remplacer. Je devais la remercier.
       J'ai dit a Riga que cette femme me décevait et que j'allais l'éviter.
Marina était l'adjointe de la présidente d'une association franco-roumaine régionale et elle était la représentante de notre ethnie. Elle voyageait souvent en Roumanie, en Transylvanie, gratuitement. Si elle allait accoucher, c'était l'occasion de lui succéder, a un prix modique. Par exemple, un groupe de jeunes lédoniens partait bientôt pour des échanges culturels au Nord du pays. Je pouvais les accompagner.  
       Je suis allée au lycée qui organisait cette excursion et j'ai été tres bien accueillie. J'ai signé un cheque de 500 F pour l'aller-retour.
       J'étais toute contente. Je n'avais plus vu mes enfants et maman depuis l'été d'avant, lorsque j'étais malade. J'ai téléphoné et j'ai annoncé a mon grand que j'allais etre présente a son anniversaire.
       Le proviseur du lycée m'a contactée en me disant qu'il y avait un probleme. L'association ne voulait pas de moi. C'était bien sur un malentendu qui allait vite se régler. Il m'a emmenée chez la présidente. La dame âgée, distinguée, ne savait pas comment s'expliquer. Elle ne pouvait pas signer mon assurance demandée. J'étais une femme battue, qui avait fait des fugues, qui avait été hospitalisée a cause des brutalités de mon mari et cela l'empechait de garantir ma probité. J'étais un danger dans un groupe de Français.
       Son organisation s'appelait < Aide a l'enfance roumaine >. Elle interdisait a deux garçons de Bucarest de revoir leur mere, qui était obligée de vivre loin d'eux, en France, a Lons, la localité qui était le siege de sa société. J'avais eu si rarement l'occasion de les rencontrer, parce que le pere ne donnait pas son accord pour laisser les enfants venir chez leur maman et j'étais pauvre, dans une situation difficile.
       Pourquoi étais-je repoussée, au lieu d'etre soutenue a ce moment-la ? Car j'étais en crise, en peine, en péril, en détresse, en désarroi ? Son activité humanitaire était factice, destructrice et elle devait etre nommée < Haine pour l'enfance roumaine > ! Je la saluais dégoutée.
       J'ai commencé a pleurer seulement chez moi, dans la cuisine, ou Djamal et Daniel prenaient leur café, en se taquinant et en rigolant.
Mon mari a réagi tout de suite. Tant mieux ! Les voyages de plaisance, plus tard. J'en avais déja fait un et je prétendais un peu trop.
       Mais il ne comprenait rien ! J'avais promis a mes gamins et a ma mere mourante que je partais les voir et j'allais décevoir leur espoir.
       J'étais en plein désespoir, lorsque j'ai reçu un courrier ou l'on m'annonçait qu'il y avait une place libre pour effectuer mon stage de tourisme, rémunéré, qui durait six mois. J'étais au septieme ciel.
       Je me suis renseignée tout de suite. Cela se passait a Nantes, l'hébergement n'était pas assuré, j'étais peu rétribuée. J'ai accepté les conditions. Alors ou jamais, j'avais l'opportunité de me libérer.
       Djamal a invité Daniel au déjeuner pour nous apprendre une bonne nouvelle. Il avait envoyé partout mes C.V., qu'il avait truqués, et il m'avait trouvé un emploi. Serveuse dans un bar naturiste d'Ardeche.
       Je m'y opposais. Je connaissais cet endroit-la échangiste et le vieux patron dégueulasse, qui avait fait des photos obscenes a mon mari !
       Pas du tout ! J'avais l'esprit tordu, j'étais une felée et une fainéante. Est-ce que Monsieur Bottin voyait que je ne voulais pas travailler, que je cherchais divers prétextes, les plus farfelus, pour m'esquiver ? C'était une boîte décente, dont il allait gérer les affaires a mon nom.
       Non ! Je n'étais pas une détraquée, ni une connasse. Quoi, avait-il l'intention de m'impliquer dans ses affaires louches, moches ? Lui, qui exhibait partout son chauve a col roulé, qui mentait aux autorités, qui falsifiait tous les papiers, qui volait du vin des caves des gens qu'il connaissait, du foie gras et des denrées a E.D., du surimi, du brandy, des lentilles, des radis et des candis a Aldi, des habits a Monoprix ? Croyait-il que j'étais dupe et que j'allais marcher cette fois-la aussi ?
       J'avais obtenu un poste dans l'Ouest. Une formation touristique, qui durait une demi-douzaine de mois.  Je le quittais définitivement !
       Notre mariage n'avait pas été blanc, au contraire, noir ! Je l'avais aimé, j'avais cru que je redémarrais a zéro avec lui, je l'avais compris, j'avais subi des humiliations et des mutilations, j'avais fait des compromis, mais c'était la goutte d'eau qui faisait déborder le vase !
       Djamal voulait m'étrangler. J'étais une immonde de l'autre monde !
Daniel, notre témoin, est intervenu. Il avait assisté a nos débats sans se meler, il avait cogité sérieusement et il nous parlait impartialement.
       Je ne devais pas abandonner mon mari, ni m'engager dans une voie sans issue. Quelles perspectives avais-je apres ce stage ? D'autre part, Djamal ne pouvait pas m'obliger d'accepter une gérance fictive, tant que je n'avais pas la compétence. Il avait décidé de dédoubler l'activité de sa secrétaire et m'embaucher a mi-temps, dans deux mois.

 

Nana Hatieganu