Nana Hatieganu

Jeux de Dés (42)

Le Dédoublement

Microsoft Romania
 


      Djamal était devenu tout d'un coup calme, doux et tendre avec moi. Le dédoublement de sa personnalité se manifestait instantanément. Le gentil docteur Jekyll lédonien reprenait la place de l'abominable M. Hyde. Je haissais ses changements d'humeur et je faisais chambre a part, sous divers motifs, depuis la découverte de ses dernieres photos.
      Il a demandé a Monsieur Bottin pourquoi n'aurais-je pas eu un plein-temps et n'allais-je pas démarrer mon travail des le lendemain.
Daniel a expliqué qu'il n'avait pas vraiment besoin d'une secrétaire et qu'il devait arranger avec sa comptable cette affaire financiere.
      Nous sommes allés dîner chez lui, pour fumer le calumet de la paix. Gambas, asperges, mayonnaise faite chalet, poulet au rôtisseur, patates a la vapeur, fromage, ananas. Apéritifs, vins, digestifs, du champagne. Nous trinquions encore a une heure du matin. Djamal voulait rentrer.
      Je lui ai proposé de rester sur place, car il était fatigué et il avait bu.
Non ! Il partait et qui l'aimait, le suivait. Personne, sauf lui, n'a bougé. Daniel m'avait dit de ne pas l'accompagner dans cet état-la.
      Apres avoir beaucoup pleuré, j'ai dormi dans l'un des deux petits lits. Mon mari m'abandonnait n'importe ou, n'importe pourquoi, n'importe quand, n'importe  comment, soudainement, sans préavis !
      Le matin, Daniel avait préparé le petit déjeuner. Il n'aurait jamais cru que son bon ami pouvait se comporter ainsi. Un insensé perturbé !
      Djamal a téléphoné. Tout se passait bien et nous étions tres heureux.
Mon futur patron m'a emmenée a midi dans une auberge du coin, ou nous avons savouré des rouleaux de jambon au fenouil et les grenouilles. Nous ne devions aller a Lons que le soir, afin de voir la réaction de Djamal. Il attendait dans la salle a manger, la table dressée.
      Il avait cuisiné des salades improvisées et des steaks hachés, qui refroidissaient. Moi et Daniel, nous n'appréciions pas ce repas et nous dansions < la Lambada > ! Je me tortillais accolée a mon partenaire, je le caressais sensuelle, mais mon époux n'était pas du tout jaloux !
      Le week-end suivant, nous sommes partis a Paris avec la voiture de Daniel, qui doublait les autres. Nous ne trouvions pas de place a l'hôtel, le voyage étant improvisé, et nous étions pris dans les embouteillages. Pres de Pigalle, Djamal est descendu de la bagnole et il a disparu dans la foule. Nous le croyions perdu, lorsqu'il est revenu en disant qu'il avait déniché une seule chambre pour trois personnes.
      En fait, il y avait des doubles et des singles libres. Mon mari choisissait la promiscuité et il espérait toujours ne pas payer. Daniel a pris une séparément et il nous a invités au restaurant d'a côté.
      Puis, nous nous sommes baladés dans ce fameux quartier malfamé, qui attirait sans cesse les touristes du monde entier. Djamal était fou de joie. C'était son univers aphrodisiaque, paradisiaque, démoniaque. Il m'a traînée dans un petit magasin et il m'a montré des habits, des chaussures, des accessoires, des gadgets, des plumes, des chaînes. Déchaîné, il a essayé des menottes et un martinet. Il a choisi des culottes, des paréos, des foulards, des boas, pour lui, pas pour moi.
      Daniel attendait dehors, amusé par l'excentricité de son copain, qui tombait en extase devant chaque vitrine, surtout celle du Sexodrome. Il m'a conseillée de rester pres de lui et de ne pas suivre l'autre.
      Djamal voulait pénétrer dans toutes les boîtes ou l'entrée était gratuite pour les femmes et les offres étaient tres intéressantes, mais il obéissait Monsieur Bottin, qui n'était pas d'accord et qui remettait l'affaire a plus tard. Il nous a proposé le Moulin Rouge, ou il n'a plus trouvé des places, puis un bistro, ou il y avait des Irlandais rigolos. 
      J'ai dit que j'avais fait mon plein, que j'avais assez vu et bu, que j'avais sommeil et que je rentrais a l'hôtel, s'ils m'accompagnaient. Ensuite, ils pouvaient sortir en garçons et aller ou bien leur plaisait.
      Ils sont revenus le matin. Daniel s'est retiré pour se coucher. J'ai demandé a Djamal comment cela s'était-il passé, car j'étais curieuse.
Bof ! Pas grand-chose. Ils avaient pris un pot dans un cabaret.
      Daniel s'esquivait et racontait des histoires banales, générales, valables, passables, des sornettes a  avaler par n'importe quel niais.
      Nous sommes remontés a son chalet, afin de récupérer notre voiture. Comme d'habitude, il nous a retenus a table, en cuisinant des bontés.
Djamal commentait notre excursion. Monsieur Bottin avait été tres gentil, mais il aurait mieux fait de ne pas m'emmener avec eux la-bas.
      J'étais une bornée, qui venait de l'étranger et qui ne s'accoutumait pas aux mours des Français. Je n'étais pas branchée, je ne m'habillais pas sexy, je n'appréciais pas ce qu'il m'offrait, des trucs dans le vent, je ne partageais pas ses idées, je ne le suivais pas dans ses actions et je m'opposais tout le temps, en l'engueulant avec mon horrible accent.
      Au fur et a mesure qu'il parlait, il devenait furieux, agité, violent.
Daniel le calmait et changeait de sujet. Il a mis finalement la télé.
Des que nous sommes partis, Djamal a arreté la voiture sur une petite route, en pleine foret. Il faisait des grimaces comme dans le film d'horreur que nous venions de visionner. Nous étions sur un plateau du Jura et l'homme se transformait en divers monstres antédiluviens, qui allaient me poursuivre dans le parc jurassien pour me déchiqueter.
      Je riais jaune, j'admirais le guignol, mais je ne voulais pas sortir de la bagnole, qu'il avait quittée, qu'il balançait de plus en plus fort, qu'il voulait renverser dans le ravin. Il hurlait en imitant les betes sauvages.
      Il a redémarré le cauchemar que j'avais déja vécu avec lui, au début, en hiver, au bord de la mer. Cette fois, c'était plus grave, car il n'était pas ivre et il n'avait pas pris de l'ecstasy. Il souffrait de schizophrénie.
      Il s'esclaffait, il me montrait sa gueule distordue avec des dents écartées et aiguisées de carnassier qui allait me dévorer, il rugissait, il rougissait excité, il entrait dans la cabale des cannibales qui me mordaient un doigt, un bras, une joue, un genou, il s'en fichait du trajet tortillé qu'il empruntait, il gémissait, il voulait crever, il était mal fait, sa mere l'avait négligé, elle n'avait pas traité a temps sa maladie, il avait une jambe moins développée, elle l'avait handicapé pour la vie, elle l'avait obligé a épouser une harpie et c'était fini !  
      Il accélérait sur la descente de Lons, pour se jeter dans le précipice.  
Il n'a pas trouvé ou se garer et je me suis sauvée affolée, avant lui, dans l'appartement. Le téléphone sonnait longuement. C'était Daniel.
      J'ai eu le temps de lui décrire en deux mots la folie de mon mari.
Il s'en doutait. Il avait été tres inquiet depuis que nous l'avions quitté. Je devais passer le voir, le lendemain matin, a son entreprise.
      Djamal est venu vers moi souriant. Il m'avait fait une bonne blague.
Oui. J'avais beaucoup apprécié son jeu, son interprétation, son humour. Nous pouvions nous coucher tranquilles, apres ce long chemin intéressant, fatiguant, épuisant, que nous avions fait ensemble. Je me retirais excédée. Je voulais dormir et faire des beaux reves.
      Lorsque je me suis présentée chez Daniel, il s'est dénoué la langue.

 

Nana Hatieganu