Nana Hatieganu

Jeux de Dés (34)

Le Désespoir

 

      Je disais désespérément mon chapelet. J'en avais quatre sur moi et je les égrenais l'un apres l'autre. Le rose de mon adolescence, donné par maman, le bleu et le vert, que j'avais pris en allant a la maternité pour accoucher de mes enfants, et un plus récent, en bois d'olivier.
     
Je l'avais reçu de la part d'une franciscaine italienne, lorsque j'attendais mon train a la Gare de Lyon. J'étais assise a une table, avec un café devant moi, et je la voyais passer et repasser depuis plus d'une heure en tirant son pauvre bagage. Finalement, je l'ai invitée a prendre place en lui offrant une consommation. Elle n'osait pas, mais elle était fatiguée, elle n'avait pas eu ou s'asseoir, elle avait soif, elle n'avait pas trouvé de l'eau, elle ne détenait pas d'argent, parce qu'elle était une religieuse de l'ordre des clarisses, une missionnaire de Marie. Elle avait le billet pour Rome, un paquet de biscuits et une gourde vide. Elle avait voulu accéder aux toilettes, mais cet endroit était payant.
     
Cela tombait bien. Moi aussi j'avais essayé d'y aller, mais je n'avais pas su a qui confier mon caddie. Nous pénétrions la-bas a tour de rôle.
     
Lorsqu'elle a entendu que je rentrais de Roumanie et que j'allais bientôt me faire opérer, elle m'a tendu le chapelet béni, puis l'image de saint Antoine de Padoue avec une petite priere et le Credo au verso.
     
Je devais garder ma foi, croire, ne jamais perdre l'espoir !
     
Elle avait raison. Je sentais sa présence a mes côtés dans la chapelle.
     
Je n'avais pas averti Arlette de ma nouvelle fugue. J'ai décidé de lui téléphoner, apres ma conversation hebdomadaire avec la Roumanie.
     
J'avais de la chance. Elle voulait justement faire une pause, parce qu'elle en avait marre de corriger les copies, et elle venait tout de suite me voir. Elle a inspecté l'appartement, elle a constaté ce qui manquait, elle a remarqué le frigo vide. Elle m'a emmenée chez elle, elle m'a servi une vodka, le temps de réchauffer un plat, elle m'a fait manger.
     
Albert était émerveillé de me retrouver a la maison. Heureusement je taillais la zone périodiquement, sinon nous n'avions pas souvent l'occasion de nous rencontrer. M'étais-je envolée définitivement ?
     
J'en savais rien ! Pour l'instant, j'avais du mal a marcher. Ma position préférée était de rester allongée sur le dos, comme presque toutes les femmes. Debout, ça allait encore, mais assise, pas du tout. Hors de question de me pencher. Au cas ou, je fléchissais les genoux.
     
Ils m'ont convaincue de passer la nuit chez eux. Le lendemain, je suis allée faire les courses avec Arlette, qui m'a offert ses achats. Elle est revenue l'apres-midi, chargée de divers objets qu'elle me pretait, et avec une liste d'adresses ou je pouvais déposer spontanément ma candidature. Il y avait des possibilités dans la formation continue.
     
Mon désespoir n'était pas justifié, au contraire, j'avais des espoirs.
     
Je détenais un visa valable jusqu'au printemps et renouvelable, si je trouvais un emploi, indépendamment de ma situation matrimoniale. Elle s'était renseignée et j'allais voir mon chirurgien gratuitement.
     
J'ai été transportée a Besançon en véhicule sanitaire. Le spécialiste m'a trouvée amaigrie. Il s'attendait a des meilleurs résultats apres un mois passé en maison de repos. Je lui ai raconté ma mésaventure.
     
Entre temps, il touchait les vertebres de mon dos dénudé, il les tâtait, il les caressait. Quel dommage que nous n'habitions pas la meme ville ! Il aurait pu m'aider. Il s'offrait a me loger, a me protéger, a me soigner, a me préparer les repas, car il avait l'art d'appreter les mets.
     
Qu'est-ce qu'il mijotait ? Se moquait-il ou se toquait-il de moi ?
     
Il me pelotait, il voulait m'embrasser et il effleurait mes seins.
     
Mais, je n'étais pas venue pour une palpation de la poitrine ! J'allais la raffermir avec de la silicone une autre fois, chez un autre médecin !
     
Je me suis rhabillée a la hâte et je suis rentrée a Dole, sans savoir son diagnostique. J'aimais la métaphysique, mais pas l'attouchement physique, surtout de la part d'un disciple hypocrite d'Hippocrate.
     
J'avais perdu l'espoir des soins médicaux nécessaires pour mon dos.
     
J'ai eu l'idée de téléphoner a des amis roumains qui habitaient ce quartier-la. Ce couple sympathique de retraités allait souvent dans notre pays et ils ramenaient des médicaments génériques, autochtones, sans ordonnance, a des prix modiques. Je savais qu'ils prenaient aussi ce qui me manquait, des anti-inflammatoires et des analgésiques.
     
Je les ai prévenus de ma situation et ils ont accouru vers moi. Mioara avait sur elle mon traitement et George sa trousse de bricolage.
     
Elle m'a fait avaler des cachets bénéfiques et des boissons, plus ou moins alcooliques, faites maison avec des plantes médicinales douteuses, en m'entourant la taille avec une fourrure de lapin miraculeuse. Lui, il réparait tout ce qu'il croyait pouvoir améliorer.
     
Mes espoirs renaissaient. Je n'étais pas seule. J'avais des vrais amis.
     
L'assistante sociale me remettait chaque jour une lettre de Djamal.
     
Cela recommençait, mais ses paroles ne me faisaient plus marcher. J'avais envoyé des dossiers a toutes les adresses fournies par Arlette. J'attendais les résultats. Mes indemnités de chômage avaient cessées.
     
Apres un mois, je n'avais plus d'argent, pas de travail, ni d'espoir.
     
J'ai écrit a mon mari. J'ai dit dans quelle ville je me trouvais et je lui ai fixé un rendez-vous, derriere le lycée ou j'avais enseigné.
     
Il était sobre, habillé en cuir noir, orné de boutons, de zips, de trous, de clous, de plaquettes, de chaînettes et de gourmettes métalliques. Le pantalon était a peine rafistolé sur les côtés avec des lacets desserrés.
     
Nous sommes entrés au Mc Donald's d'en face, mais c'était interdit de fumer et je lui ai proposé d'aller ailleurs. Il ne voulait pas quitter l'endroit. Je suis partie vers Mioara et George. Djamal m'a suivie, en croyant que je rentrais chez moi. Devant le bâtiment, lorsqu'il s'est rendu compte que j'allas chez mes amis, il a sauté de sa voiture et il m'a rattrapée en courant. Il m'a invitée a la cafétéria d'une grande surface. J'ai choisi un plat quelconque et j'ai pris place, en l'attendant. Comme il n'apparaissait pas, j'ai regardé autour de moi et je l'ai vu assis loin, du côté opposé, au coin non-fumeur. Il me faisait signe d'aller a sa table. Je suis restée fixée sur ma chaise et j'ai commencé a manger. Il m'a rejoint. Nous n'avions pas beaucoup parlé jusqu'alors.
     
C'était un homme désespéré. Aucune femme ne pouvait me remplacer. Il m'appréciait de tous les points de vue. Je lui avais démontré une fois de plus que je montrais du caractere. Lui, il était caractériel. J'étais son épouse et il voulait vivre avec moi, pas séparément. Je m'absentais depuis si longtemps, presque cinq mois, sauf deux petites coupures, lorsque j'étais rentrée de Roumanie et de la maison de repos. Il reconnaissait qu'il avait eu souvent tort, qu'il avait fait plein d'erreurs, mais il n'allait plus les répéter. Il savait que je ne n'aimais pas revenir sur mes pas et ni dans sa maison, hantée de mauvais esprits depuis l'horreur qui s'était passée la-bas. Il l'avait mise en vente. Il recherchait en ville un logement décent, a mon choix.
     
Je l'écoutais attentive. Peut-etre, je débouchais sur une nouvelle vie.


Nana Hatieganu