Nana Hatieganu

Jeux de Dés (36)

La Débâcle

 

       J'ai bâclé un maigre repas, en faisant semblant ne pas m'etre aperçue de ses préoccupations branlantes, exhibitionnistes. Il s'est mis a table, habillé en jogging. Il a ramené du séjour la bouteille d'huile que je cherchais partout dans la cuisine. Il était de mauvaise humeur.
      
Est-ce que j'avais réussi a décrocher un emploi ce jour-la ?
      
Non. Mon dossier et celui de Riga avaient été refusés par l'association qui assurait l'aide a domicile des personnes handicapées.
      
Est-ce que nous nous étions proposées pour la veille de nuit  aussi ?
      
Oui. Mais il y avait trop de postulantes pour ce genre de demandes.
      
Je n'étais rien de moins qu'une connasse, qu'une poisse, que son angoisse tenace ! Un boulet qu'il traînait aux pieds depuis des années !
      
Non ! J'étais seulement une coriace qui cherchait un boulot quelconque, sauf celui d'une traînée ! Je glissais sur une pente en descente, mais pas indécente, comme lui, qui attentait a la morale publique, en se montrant a la fenetre en tenue d'Adam, pareillement aux putains exposées dans les vitrines du quartier rouge d'Amsterdam.
      
Il a répété les gestes assassins qu'il avait exécutés dans la maison de campagne, avec la différence que, cette fois-ci, il ne m'a pas cogné le dos. Il m'a retournée et il m'a fait le coup de poing en pleine figure.
      
Je gisais par terre. J'étais contente, je n'étais pas tombée sans connaissance. Je feignais l'évanouissement, le temps d'observer et de juger ses réactions. Il paniquait. Il embrassait Mimi qui aboyait affolé.
      
Tout allait bien. Il ne m'observait plus et je pouvais bouger, sans surveillance. Apparemment, son agression n'avait pas fait de gros dégâts. J'avais épargné en chutant ma récente opération de la colonne vertébrale. Mais, j'ai constaté finalement que ma tete saignait abondamment. Je me suis relevée et j'ai couru devant une glace. Mon visage était régulier, tandis que mes cheveux étaient tres trempés.
      
J'ai posé sur ma nuque une serviette de bain, qui instantanément est devenue entierement rouge. J'ai superposé une autre et je suis allée a la fenetre ouverte en criant < Au secours ! Aidez-moi ! Je suis blessée ! >, puis, je me suis retirée brusquement, parce que Djamal accourait et il aurait pu me précipiter dans le vide. Il disait de me taire, j'avais rien, juste une égratignure, il allait me soigner, me dorloter. Je reculais lentement vers la cuisine, sans parler, en le regardant au fond des yeux, pour dompter la bete fauve. Je me suis assise a table, pres de la porte. J'esquissais un sourire timide, de femme soumise, repentie. Je lui ai demandé de m'apporter les médicaments de la salle de bain.
      
Des qu'il m'a quitté, j'ai ouvert la porte et j'ai hurlé pareillement.
      
Il est revenu en courant. Je ne devais plus dire un mot ! Il a scellé les deux entrées, puis ma bouche avec un doigt, avec sa paume, avec mes serviettes ensanglantées. Je ne me débattais pas. Je bougeais doucement, je faisais des signes d'acquiescement, je le caressais tendrement, je larmoyais piteusement, j'étouffais progressivement.
      
Les pompiers sont arrivés en forçant une porte. Le médecin de garde a constaté que j'avais un probleme au sphénoide et j'ai été emmenée aux urgences. On m'a fait une radiographie et on a vu que le crâne n'était pas cassé. J'ai quand meme eu sept points de suture.
      
Je me suis réveillée dans un lit blanc, avec Henri a mon chevet. Il était infirmier a cet hôpital-la. Il me caressait le front et il me souriait.
      
J'étais un bébé dans des langes, aux anges, avec un archange a côté.
      
Plus tard, Riga est arrivée, prévenue par son mari. Heureusement il l'avait fait, parce qu'elle avait téléphoné le matin chez moi, pour sortir en ville et aller a l'A.N.P.E., et Djamal lui avait dit que je dormais encore, mais qu'elle pouvait déja venir chez nous et prendre le café.
      
C'était une débâcle amoureuse et conjugale totale, mais j'existais !
      
Riga était horripilée de ce qui m'était arrivé. Elle trouvait mon consort abominable et mon sort injuste. Pourquoi moi ? J'étais une juste et cela me faisait du tort ! Une fois de plus elle me retrouvait hospitalisée et égarée a cause du meme salaud, qui avait eu le culot de mentir a nouveau. Elle était dans tous ses états en me voyant molestée.
      
Je lui ai demandé son miroir de poche. J'avais un oil tuméfié et j'étais pâle comme une trépassée. Avait-elle la trousse de maquillage ?
      
Je me suis pomponné avec toutes les couleurs que je trouvais, en prenant grand soin de l'oil droit, qui devait avoir les meme nuances dégradées que l'autre. J'ai emprunté son peigne et j'étais une beauté.
      
L'apres-midi, je me suis renseignée sur le cout de mon séjour médical dans la chambre individuelle, dotée de tout ce qu'il fallait.
      
700 francs par jour, parce que la sécurité sociale payait 70 %.
      
D'accord. J'allais rentrer chez moi. Je me sentais en tres bon état et je m'assumais. J'ai signé toutes les feuilles qu'ils m'ont présentées, sauf celle ou l'on signalait que ma blessure était due a une agression.
      
J'ai téléphoné a Djamal et je lui ai dit que je revenais vers lui, mon mari chéri, que j'avais provoqué a la violence par inconscience.
      
Personne, en dehors du couple concerné par les circonstances, ne devait etre au courant de cet accident. Au contraire, nous allions afficher notre grand amour labile, mais indélébile. Je me solidarisais avec mon homme débile, car je préférais etre enviée que déplorée.
      
Nous avons accepté enthousiasmés de participer a l'anniversaire de Mioara. Elle désirait inviter aussi Manou, si cela ne nous genait pas.
      
Au dernier moment, Djamal n'a plus voulu emmener sa mere a Dole. Il en avait marre d'elle, celle qui avait beaucoup contribué a la déchéance de sa progéniture. C'était elle qui avait provoqué la rupture des liens fraternels. Il aimait ses frangins et ses frangines, mais elle avait séparé ses enfants des la mort de leur pere, depuis leur enfance. Elle s'était débarrassée d'eux en les plaçant dans des établissements différents, divers, d'hiver, d'été, pour toute l'année. Chacun a un autre endroit. Elle avait touché toutes les aides possibles, en pleurnichant, en se lamentant partout qu'elle était la veuve d'un Algérien qui avait lutté, puis succombé, pour la France et qu'elle avait a sa charge huit gosses, difficiles a nourrir, a entretenir. Elle était une menteuse vicieuse qui avait profité au maximum des avantages accordés par un état civilisé, trop social. Si elle possédait une si grande maison, c'était grâce a eux, ses descendants dispersés, qui la visitaient rarement. Si elle prenait sa retraite si tôt, c'était parce qu'elle s'était déclarée beaucoup plus vieille qu'elle était en réalité, en ramenant de son pays des fausses pieces d'identité, des papiers qu'elle avait trafiqués et ou l'on mentionnait qu'elle avait été employée la-bas, longtemps, ce qui contait pour son ancienneté dans le monde du travail, tout autant que les points obtenus en tant que mere héroine. Dans ses déclarations d'impôts, complétées par lui, elle affirmait que le frérot handicapé logeait chez elle. Il était enfermé dans un asile et elle ne l'invitait meme pas pour Noël, Pâques ou son anniversaire. Bref, il la haissait.
      
Il rompait la glace qui avait recouvert sa vie et il se déchargeait.


Nana Hatieganu