Nana Hatieganu

Jeux de Dés (37)

La Décharge

Microsoft Romania
 


      
Mioara et George nous attendaient chargés de bontés culinaires et familieres. Ils étaient heureux de nous revoir ensemble, en amoureux réunis pour la vie, apres l'épreuve dure que nous avions su dépasser.
      
Je me demandais a laquelle ils se référaient. Peu m'importait !
      
Ils nous ont présenté la fiancée de leur fils, une Roumaine déja prise en charge par eux. Pourquoi Manou n'était-elle pas venue avec nous ?
      
Raphaël a dit qu'elle était tombée malade et qu'elle s'excusait.
      
Il était beau, musclé, hâlé par les U.V. et l'autobronzant récemment appliqué, tres glamour et trop galant avec la future jeune mariée.
      
Normalement, nous devions rester jusqu'au petit matin pour feter ces événements importants, surtout que le lendemain était un jour férié, mais mon mari était fatigué et nous sommes partis apres minuit.
      
En rentrant, il s'est arreté devant une maison qui avait une lanterne rouge. C'était l'une des boîtes qu'il fréquentait en solitaire et qu'il voulait visiter avec moi. A cette heure-la, il supposait que l'entrée était gratuite, surement pour moi, probablement pour lui aussi, s'il était accompagné. Je suis restée dans la voiture. Il s'est renseigné et il est revenu déçu. Il fallait payer. Nous n'avions qu'a continuer la route.
      
A midi, il a acheté un bouquet de fleurs et nous sommes allés chez sa mere. Il l'aimait, il pleurait, il s'humiliait, il implorait le pardon.
      
Elle était émue. Nous pouvions rester déjeuner avec elle. Lorsque nous avons fini le repas succulent, elle a commencé a nous poser des questions. Pourquoi l'avions-nous abandonnée ? Est-ce que nous nous foutions de sa gueule ? Qu'allait-elle faire du cadeau acheté pour la gentille dame roumaine ? Qui était le dupé de cette affaire pas claire ?
      
Elle a tordu le bouquet offert, dont elle se balançait, elle l'a écrasé de ses pieds, elle a récupéré la saleté et elle l'a flanquée a la poubelle.
      
Elle a déchargé ses armes a feu et toute son artillerie de conneries.
      
Elle rejetait son rejeton. Il n'était qu'un chômeur branleur, qui avait voulu violer ses sours, peut-etre meme sodomiser ses freres ! Il avait raté sa vie en épousant une vieille divorcée, délaissée, désemparée, dépravée, déglinguée, décervelée, qui ne pouvait plus lui faire des enfants et qui allait bientôt le charger de ses deux cons de garçons !
      
Elle nous maudissait, elle nous souhaitait la mort instantanée en accident de voiture ou prolongée, avec des tortures dures. Elle crachait sur nous, elle déboutonnait sa chemise en sortant un sein qui avait allaité un serpent, elle soulevait sa jupe, elle nous montrait ses fesses, elle tapait sa chatte a bouffer qui avait mis au monde un avorton. Elle avait des couilles et elle n'allait pas se laisser faire baiser par un enfoiré, un enculé, un détraqué, ni par sa moukere rombiere. Dehors !
      
La nuit, nous dormions serrés l'un contre l'autre, en position fotale, en nous tenant a tour de rôle dans les bras et par la main, avec les doigts entrelacés, comme deux enfants abandonnés qui paniquaient.
      
Désouvrés, nous sommes partis pour trois jours a Strasbourg, puis chez sa sour Nadja a Annecy. Le mari avait installé son bureau dans la maison, qu'il ne quittait plus, et elle était femme au foyer. J'ai senti une certaine tension entre eux. Les affaires ne tournaient pas rond.
      
Il se déchargeait de son insucces sur la famille, en se mettant souvent brusquement en colere, sans motif apparent. Les deux enfants maigres, pâles et cernés se sauvaient instantanément. La petite se cachait au grenier avec sa poupée, en suçant son pouce, le garçon se renfermait dans le cabanon, s'asseyait en tailleur, balançait la tete et se rongeait les ongles. Il faisait parfois des crises d'épilepsie. Nadja allait chez les Témoins de Jéhovah, qui la mettaient sur la voie de la foi.
      
L'atmosphere était chargée et nous risquions de déprimer en groupe. Je préférais le temple solaire au caveau froid et fichu d'un cimetiere.
      
J'ai montré a Djamal une pub pour des vacances a l'étranger, qui étaient en promotion. Nous pouvions aller visiter un pays plus chaud.
      
Il m'a offert un voyage en Espagne, son cadeau pour la Saint-Valentin qui approchait. Il ne m'accompagnait pas, parce qu'il avait rechargé ses batteries, grâce a moi, et il allait chercher un emploi.
      
Je suis partie ravie en car jusqu'a Tossa de Mar. Je n'avais pas voulu payer le supplément demandé pour une chambre individuelle, donc, j'ai été placée des le début a côté d'une autre dame seule. C'était une ancienne concierge de Besançon qui connaissait plein de choses, surtout les deux vieilles qui occupaient les meilleures places en face.
      
Elles étaient des fausses jumelles, âgées de plus de quatre-vingt ans, qui ne se ressemblaient pas et qui se bagarraient depuis toujours. Quant aux autres personnes présentes, elle allait vite les déceler.
      
Moi, je lui paraissais sympathique et nous allions surement bien nous entendre. Elle avait l'impression que je n'avais pas trop voyagé.
      
C'était vrai. Je m'étonnais de plus en plus de ce que je voyais. La végétation changeait au fur et a mesure, en devenant inconnue pour moi. Je ne trouvais pas les noms français, ni meme roumains, pour des plantes que j'avais étudiées au college et au lycée, en regardant des planches, des photos, des films, des documentaires ou en visitant des serres. Ce n'était pas un cactus, mais un aloes, pas un sapin, mais un cypres, pas un chene, mais un olivier, pas un prunier, mais un figuier, pas un pommier, mais un oranger, pas seulement un palmier, mais aussi un bananier ou un dattier. Elle me montrait les mimosas. Je ne les repérais pas. J'avais entendu parler de cette espece-la sensitive, dont les feuilles se repliaient quand on les touchait, et je la cherchais des yeux dans l'herbe, en bas, parmi la verdure qui bordait la voie.
      
Au premier arret, la mémé s'est accrochée a un arbre, qui ressemblait a une immense fougere, et elle a cueilli des fleurs jaunes qu'elle m'a remises. La gerbe n'était pas d'acacias, mais de mimosas.
      
Les jumelles chargeaient de reproches leur copine, qui avait arraché des branches entieres et qui ne savait pas préserver la nature. Pour une fois, les deux tombaient d'accord et le consensus général régnait.
      
La gardienne a fait le bras d'honneur a tout le monde et elle m'a prise sous son aile protectrice. Depuis qu'elle était retraitée, elle visitait le globe terrestre. Les Philippines, l'Argentine, la Turquie, l'Indonésie, la Tunisie, l'Australie, l'Asie, l'Afrique, l'Amérique du Nord et du Sud. L'Europe, moins, parce qu'elle n'était pas assez loin. Tout de meme, elle revenait en Espagne pour la soirée médiévale, ou l'on donnait aux touristes des couronnes dorées et des poulets entiers.
      
Elle s'était faite prise en photo partout et elle épatait ses anciens locataires avec ses exploits. Golf, surf, footing, stretching, détente, parapente, ski nautique, saut a l'élastique, athlétisme, parachutisme. C'était vrai que parfois elle truquait les clichés, mais elle s'était retrouvée souvent hospitalisée, la derniere fois pour le paludisme. Elle était restée durant un mois enveloppée en aluminium dans une biere mise au four ou au congélateur, elle ne se rappelait plus exactement.
      
Je rigolais déchargée de tout souci et j'admirais le défilé superbe.

Nana Hatieganu