Nana Hatieganu

Jeux de Dés (38)

Le Défilé

Microsoft Romania
 


       Ma compagne de voyage déballait ses affaires en me présentant un défilé de mode. Des robes en tissu synthétiques, facilement lavables et pas froissables, qui ne devaient pas etre repassées, mais seulement bien séchées. C'était une course en sac plastique, ou, l'unique participante, avait le droit de déboutonner le devant ou de dénouer le cordon médian de ses habits remplis de petites fleurs inodores et de figures géométriques asymétriques. La tendance était dans le style tonneau sans cerceaux et les nuances choisies tenaient du fauvisme.
      
Nous avons fait en car le tour de la Costa Brava, qui était vraiment une côte sauvage, sinueuse, dangereuse, avec des précipices plongeants dans l'eau aux reflets d'outremer, d'un côté, et avec des rochers verticaux, de l'autre. Nous nous arretions aux belvéderes, je prenais des photos, mais j'espérais du fond de mon cour que le chemin de retour n'allait pas etre pareil. J'ai parlé de ça au chauffeur.
       Le défilé était magnifique ! Nous voulions voir d'autres en rentrant.
       Chaque jour nous avions des excursions optionnelles, que nous agréions et payions sur place. En fonction des sollicitations, l'activité avait lieu ou non. Personne n'a voulu visiter la maison de Dali. Tant pis ! Tout le monde s'était inscrit pour le dîner médiéval. Tant mieux ! J'allais participer et évaluer le choix des Français qui m'entouraient.

Nous sommes arrivés devant un grand palais moyenâgeux, hollywoodien, en carton, destiné aux groupes de touristes a la con.
      
Les ponts-levis étaient abaissés et levés périodiquement, dirigés par des télécommandes et les guides suivaient les instructions données par des talkies-walkies. Des gardes en armures, qui avaient des panaches de cabaret, nous saluaient avec solennité. Nous passions a la queue leu leu entre deux cordons rouges qui nous indiquaient le trajet.
      
Nous recevions sur la tete des couronnes d'or en papier. Nous étions des rois et des reines venus du monde entier, invités par le comte de Valltordera, le plus grand noble du quartier. Il allait bientôt nous présenter ses hommages, accompagné par sa princesse. Les suzerains sereins attendaient immobiles et dignes dans la salle du trône.
      
Nous défilions devant eux et ils nous tendaient tour a tour la main en nous souriant élégamment, sous les flashs des appareils photographiques. Les figurants aristocratiques, muets, étaient parfaits dans leur activité artistique et le lieu scénique était bien reconstitué.
      
Meme si j'étais cynique, j'appréciais ce business qui fonctionnait a merveille. Des gens anodins devenaient tout d'un coup des stars, des personnalités convoitées qui rencontraient d'autres sommités. Il y avait des touristes timides, qui tiraient leurs révérences aux seigneurs, des arrogants, qui se prenaient pour des empereurs et qui n'accordaient pas beaucoup d'honneur a leurs inférieurs, des pelerins, qui se croyaient a Rome, en Grece, a Mecque ou au Tibet, en embrassant l'anneau du souverain, en s'agenouillant, en se repentant, en s'humiliant devant le pape, le patriarche, Allah ou le Dalai-lama.
      
On nous a menés comme du bétail organisé dans une immense salle rectangulaire, ou nous prenions place sur les gradins, a des endroits bien précis. Les bancs et les tables étaient en bois, les assiettes en métal émaillé, l'éclairage aux chandelles, bougies, cierges et torches. Les couverts, je ne les voyais que dalle. C'était du rustique féodal recherché, sauf les godets en plastique plus pratiques, qui détonnaient.
      
Des chevaliers ont envahi l'arene, suivis des gens du cirque. Des exercices d'équitation, d'adresse, d'acrobaties, des saltimbanques, des jongleurs, des cracheurs de feu, des clowns, les fous des rois présents.
      
Le tout se passait sous les lumieres colorées des projecteurs laser et sous les sons stéréophoniques des CD arrangés par un DJ. Il annonçait au micro que l'amphitryon allait donner le signal du début du vrai combat entre quatre cavaliers, dont nous devions soutenir la couleur de leurs drapeaux. Nous n'avions qu'a regarder la peinture des murs avoisinants, pour savoir lequel d'entre eux était notre préféré.
      
Entre temps, des serfs et des serves presque sans-culottes, passaient en vitesse et ils nous versaient avec une maladresse voulue de la sangria et des pop-corn. Puis, ils revenaient pour nous lancer des bols en bois remplis de bouillon, que nous sirotions, et des gros bouts de miche, arrachés a la main, a tremper dedans, comme au petit déjeuner.
      
Sur le gravier piétiné, des milliers de volailles précuites rôtissaient enfilés dans des tournebroches en inox, maniés par des roturiers. Les preux défilaient orgueilleux, s'attaquaient courageusement, se blessaient dangereusement, s'entre-tuaient tragiquement, mouraient convulsivement et l'acteur vainqueur passait glorieux sous nos yeux.
      
Des vilaines nous filaient les photos déja développées, retouchées et encadrées que nous avions faites a l'insu de notre bon gré a l'entrée. Les prix étaient exorbitants, mais nous pouvions les refuser. Elles étaient suivies par des manants, qui nous flanquaient des cruches de vin, jetaient dans nos assiettes des poulets, attrapés par une aile ou une cuisse, et ils nous flashaient deux par deux, sans demander notre avis.
      
Ma mémere était la reine mere qui redemandait un peu de tout, avec un ton dictatorial. Les serveurs lui obéissaient, soumis a ses ordres. Un morceau n'était pas chaud et elle a dit de le mettre au micro-ondes.
      
Le spectacle continuait avec un show de flamenco. Nous étions dans un grand salon rococo, assis par douzaines a des tables rondes, ou nous prenions les desserts et du mousseux dans des flutes a champagne. J'étais émue par ce que je voyais sur la scene. C'était du vrai, de l'authentique, et les danseurs passionnés entraient en transe.
      
A la fin, il y a eu le bal, ou ma mamie se donnait des tapes partout, surtout sur les fesses, en sautant sur le rythme de < la Macarena >.
      
Nous étions dans la période du carnaval. En Roumanie, un état athée, on ne parlait pas de l'Epiphanie, ni du Mardi gras, sauf en famille, en cachette, en évoquant des traditions et des souvenirs d'antan. On déguisait les enfants, parfois, au nouvel an, a la cérémonie de la fin d'année scolaire ou a l'occasion de la journée des pionniers, des écoliers encadrés par les enseignants engagés politiquement.
      
Le défilé n'était pas celui du 1 er Mai, ni pour la fete nationale ; les chars n'étaient pas de combat, mais de mascarade, les costumes n'étaient pas des uniformes solennels de soldats, mais des habits inédits, colorés. Les gens qui paradaient et le public s'amusaient.
      
On a organisé a l'hôtel une soirée bal masqué. On nous a amené des vetements et des accessoires. J'ai pris un grand chapeau dentelé avec des longues tresses attachées et une robe assortie, remplie de volants, nouds et rubans, en partant du corsage étroit jusqu'au large bas. Ma mémere était un corsaire. Elle est passée a l'abordage de la réunion et elle a kidnappé la poupée que j'étais, meme sans déguisement. Nous formions un couple parfait de cinglées et nous dansions effrénées.

Nana Hatieganu