Nana Hatieganu

Jeux de Dés (32)

La Dépendance

Microsoft Romania
 

     Je suis arrivée a Bucarest le lendemain de la derniere épreuve écrite de mon fils aîné. Durant trois jours, nous avons attendu le résultat. C'était un concours important, au plus exigeant lycée de Roumanie, et les études ultérieures, l'avenir de mon enfant dépendait de cet examen.
     
Je lui disais que, n'importe la suite, j'étais fiere de lui, parce qu'il avait été sérieux, il avait bien fait son devoir et il avait osé d'essayer sa chance a un haut niveau. Celui qui ne risquait rien n'avait rien !
     
Il a réussi parmi les premiers. J'avais les larmes aux yeux en lisant et relisant la liste des futurs lycéens informaticiens bucarestois. Son unique grand-pere est tombé dans les pommes a la maison. Il accouchait pour la seconde fois de son héritier préféré. Il avait toujours soutenu que c'était lui qui avait entendu son premier cri a la maternité, avant moi, qui venait de le mettre au monde dans la salle de travail. Cette fois-ci, c'était sa côte d'Adam comptable, expert dans la culture agricole, qui avait engendré un génie universel de la science.
     
Si le grand était un héros, le petit était traité comme un zéro. Ces relations étaient dans une dépendance mutuelle. Plus l'un avait des mérites, plus l'autre était chargé de défauts. Le cadet était devenu la honte de la famille paternelle. Il ne lisait pas les ouvres littéraires mentionnées dans le programme scolaire, il ne faisait pas les exercices et les problemes de mathématiques ou de physique donnés par les profs, il séchait les cours. Lui-meme disait qu'il était un peu demeuré.
     
J'ai répliqué durement. Combien de bouquins détenaient-ils dans leur bibliotheque et lesquels d'entre eux avaient-ils parcourus entierement ou, au moins, entamés ? Quel était leur niveau culturel et celui de leurs diplômes ? Peu importait ! Mais, ils s'étaient toujours vantés avec leur réussite sociale et financiere et ils s'étaient moqués sans cesse de mes parents et de moi, car nous n'étions pas pratiques.
     
Pour eux, le côté artistique de mon feu pere ou scientifique de ma mere n'était pas profitable, rentable. Eh, bien, mon dernier-né tenait plutôt de leur mentalité ! Chacun avec son profil. Pas de terme de comparaison ! Cela dépendait de la génétique et de l'évolution.
     
Maman était devenue entre temps totalement dépendante de mon frere. Elle ne se relevait plus du lit que soutenue par lui ou par ma tante, qui venait souvent et qui ne voulait pas reconnaître sa faiblesse physique. J'étais encore moins apte qu'elle a la soulever et la faire boire, manger ou marcher. Mon mal de dos m'empechait de dormir la nuit et de me déplacer le jour pour voir mes gosses et les amis. Ils trouvaient que j'avais beaucoup maigrie et que je chancelais.
     
Je recherchais une femme de confiance afin d'aider ma mere et mon frangin. Mon chômage diminuait, mais je continuais a le percevoir. Je me permettais de payer et d'avoir ainsi un peu la conscience en paix.
     
J'ai trouvé une infirmiere recommandée par une amie sérieuse.
     
Je suis rentrée rassurée en France. Djamal, qui m'avait téléphoné quotidiennement pour me redire que j'étais son épouse adorée, m'attendait a la gare. Il m'a soulevée dans ses bras et il m'embrassait en criant fort, pour les passagers du TGV, que c'était beau l'amour !
     
Il m'a invitée au restaurant, a une pizzeria, ou nous prenions un plat unique, pas cher, parce qu'il n'avait pas faim. Le lendemain, il m'a emmenée a l'hôpital. Le chirurgien a dit que je devais revenir dans deux jours pour l'opération. Cela tombait bien. Je pouvais m'acheter entre temps une chemise de nuit, une robe de chambre, des pantoufles et d'autres accessoires indispensables. Je me reposais un peu apres mon voyage. J'ai eu le temps de remarquer des détails significatifs a la maison. Deux linges de bain, lui et elle, deux tasses de café, moi et toi, deux anneaux en bois pour les serviettes, pyrogravés Raphaël et l'autre, des protections périodiques, une canule vaginale et des poils blonds dans la baignoire. Plus des photos pornos prises a Cap d'Agde.
     
Avant de faire mes dernieres courses nécessaires, j'ai loué un coffre a la banque, ou j'ai déposé mon testament et des preuves blâmables que je détenais, qui témoignaient de l'incorrection de mon mari.
     
Je me suis faite hospitaliser l'apres-midi. Djamal prenait son au revoir déchirant. Il était tres morgané et totalement dépendant de moi.
     
D'accord. Je devais faire les analyses préopératoires. Je me suis payé la télé, des bonbons, un magazine et j'ai cherché un pretre. Je ne m'étais plus confessée depuis longtemps et je demandais l'absolution.
     
Le matin, je me suis barrée aux chiottes apres le lavement baryté, pour allumer la cigarette du condamné. Je me suis réveillée a minuit comme Jésus ressuscité d'entre les morts. J'existais encore et je pouvais bouger mes pieds. J'ai appelé l'infirmiere. Je lui ai demandé un récipient pour uriner et reprendre mes fonctions vitales, un tubage gastrique pour éliminer la bile accumulée suite a l'anesthésie totale et une clope, car j'étais dépendante de la nicotine. Si je ne fumais pas, j'allais tousser et déchirer ma suture. L'opération risquait d'échouer.
     
Je déconnais totalement ! J'étais sous l'influence des hallucinogenes injectés. Je devais m'apaiser et dormir. Elle rajoutait des somniferes.
     
Non ! Je savais ce que je disais et elle n'allait pas me manipuler. J'appelais le médecin ou les pompiers si elle me rendait dépendante de ses transfusions et de sa prédisposition au désintéret pour son métier !
     
Elle a suivi mes conseils tordus. Elle s'étonnait de voir les résultats bénéfiques. Comme a Lourdes, elle assistait ahurie a un miracle inédit.
     
Djamal est venu le jour suivant. Que j'étais maigre, impuissante, vieille et moche ! Il allait s'occuper de moi et m'offrir l'intervention chirurgicale suivante. Je devais me siliconer un peu partout !
     
Avait-il des sous pour me payer le gonflement des deux seins ou d'un seul ? Et les quatre joues, les levres, les bras, les jambes, le tout ?
     
Riga et Henri m'ont rendue visite, en m'apportant un grand gâteau savoureux, mais je n'avais envie de rien. Je l'ai offert aux autres. Les amis refusaient de le gouter momentanément, mais mon mari l'a mangé entierement sur place, avec sa bouche vorace de bas rapace.
     
J'ai demandé une entrevue avec l'assistante sociale de l'hôpital. Je ne voulais pas rentrer tout de suite chez moi. J'habitais un village isolé, mon époux travaillait, je ne pouvais pas assurer seule l'entretien de la maison, je devais me refaire une santé et me ménager un peu, pour ne pas rechuter. J'étais encore dépendante des soins médicaux spécialisés, difficiles a réaliser en dehors d'un milieu hospitalier.
Elle s'est renseignée aupres du chirurgien, qui a donné son accord, et elle m'a trouvé une place dans une maison de repos, pour un mois.
     Djamal n'en revenait pas. Quoi ? Allais-je accepter d'y aller ? Je m'absentais depuis si longtemps, il n'attendait qu'a me tenir dans ses bras, me protéger et me faire des câlins. Je ne devais pas l'abandonner.
     
Mais si, si le médecin me l'avait recommandé ! J'obéissais tout d'abord a la raison et ensuite au cour. J'allais a l'endroit indiqué, en ambulance. Le déplacement était remboursé par la sécurité sociale.



Nana Hatieganu