Nana Hatieganu

Jeux de Dés (33)

Le Déplacement

Microsoft Romania
 

      J'ai été placée a la maison de convalescence dans une chambre pour plusieurs personnes. Une dame s'était fait opérer d'une occlusion intestinale, une autre d'un kyste de l'ovaire, une troisieme portait une minerve, une quatrieme des béquilles et moi, un corset orthopédique. Une sixieme n'a été que de passage. Elle avait loupé son suicide, elle était tres agitée, on lui a donné trop de calmants et, la premiere nuit, elle est tombée raide du lit, en se cassant la figure. On l'a remmenée aux urgences qu'elle venait de quitter, mais dans un état plus grave.
     
Nous nous déplacions chacune comme nous pouvions, en gémissant sur divers tons, pour aller a la salle a manger ou dehors, dans le jardin.
     
L'établissement accueillait environ une cinquantaine de patients avec des maladies plus ou moins évidentes. J'étais assise a une table ou trônait une matrone qui colportait des commérages. Elle m'a prise tout de suite sous sa protection et elle m'a fourni plein d'informations.
     
Celle-la avait été tabassée par son jules qu'elle continuait a voir en cachette ; celui-la picolait, meme s'il avait été désintoxiqué a plusieurs reprises, et il allait bientôt mourir d'une cirrhose ; l'autre feignait la déprime pour profiter de ce séjour gratuit a la campagne ; la jeune toquée accouchait chaque année d'un bébé qu'elle abandonnait et déja elle couchait avec le bougnoule édenté qui se shootait ; la squelettique arrogante ne voulait pas reconnaître que ce dont elle souffrait n'était pas une bronchite, mais la tuberculose, le cancer ou le sida ; le vieux porc couperosé avait une hernie inguinale qui lui pendait jusqu'aux genoux et il courait apres tous les vagins ; le paralytique, qui avait une jambe en plastique, proposait partout des partouzes, a l'insu de son épouse jalouse ; la nymphomane était mythomane, le felé était pédé...
     
Elle était Parisienne et elle soufrait d'une maladie cardio-vasculaire.
     
Et moi ? Ma place n'était pas la ! Si belle, fine, jeune, intelligente !
     
Elle allait m'appeler Anastasia, sa petite princesse venue d'ailleurs.
     
Djamal se déplaçait rarement vers moi, mais tout le monde savait qu'il était follement amoureux et qu'il endurait difficilement notre séparation imposée par le médecin a cause de ma santé précaire.
     
Je planais. J'étais bien. Plus de douleur, plus de problemes. Je me sentais en vacances. Trois fois par jour j'étais servie comme au restaurant, avec des plats savoureux, équilibrés, que Bette, ma voisine de table et mon mentor imposé, enviait. Elle était mise a la diete, car elle débordait de ses vetements, et elle fixait mon assiette, en me demandant si c'était assez chaud, assez frais, assez salé ou assez sucré.
     
Je me déplaçais doucement dans le verger, je cueillais des pommes, des poires et des prunes, je ramassais des fleurs et je téléphonais avec la carte aux numéros que j'avais dans mon carnet d'adresses, pour annoncer partout que je revivais. Un copain m'a dit qu'il était au courent, que je l'avais déja appelé de l'hôpital. Un autre, pareillement.
     
Je ne comprenais rien. J'ai regardé le ciel bleu et j'ai vu des montgolfieres couleur arc-en-ciel, qui surgissaient d'entre les collines, me survolaient et disparaissaient du côté opposé. Est-ce que je revais ? Vivais-je une rencontre du quatrieme degré ? Les extraterrestres s'étaient-ils déplacés pour m'enlever, apres m'avoir étudiée du haut?
     
Tout d'un coup, le brouillard qui me couvrait depuis le jour de mon opération s'est dissipé. Les aérostats avaient déclenché des souvenirs. Je me rappelais mon retour de Belgique, lorsque, apres la pluie, il y avait eu le beau temps et j'avais effacé de ma mémoire l'Espagnol. Cette fois, j'avais rayé le More, qui déplorait a mon chevet son sort. Il avait blessé profondément mon ego et j'avais choisi instinctivement l'amnésie. J'avais déplacé la question, en recourant a une négation.
     
J'ai téléphoné a Riga. Je m'excusais d'avoir oublié pour un certain temps ce qu'elle m'avait dit. Donc, durant ma maladie, Djamal lui rendait visite, lorsque Henri était au travail. Elle savait le repousser, parce qu'elle était avisée, mais il dégotait toujours des prétextes afin de revenir et d'essayer de la séduire. Sa derniere idée était de chercher une fiancée en Roumanie, quelqu'un comme elle, une fille de son âge, de son entourage, qui pouvait procréer. Il en avait marre de sa vieille épouse bancale. L'avait-elle vu ce jour-la, lorsqu'il venait chez moi ?
     
Oui. Il lui avait demandé d'etre photographié en positions sexy. Elle n'avait pas de pellicule dans son appareil, mais elle l'avait laissé se déshabiller partiellement et prendre la pose, ou il montrait son prose.
     
Lorsqu'il est arrivé, il m'a tirée dans la chambre. Il voulait me faire l'amour sur place. J'étais tellement excitante avec ma ceinture et mes bas orthopédiques ! Peu lui importait si quelqu'un tombait sur nous.
     
Apres deux semaines passées dans cet établissement hospitalier, j'ai du le suivre a la maison. Il n'avait pas payé le supplément demandé.
     
Il était plein d'attentions pour moi. Je ne devais rien faire, seulement prendre soin de ma santé. Il avait trouvé quelqu'un qui pouvait s'occuper du ménage. Cela ne nous coutait rien. J'allais donner des cours de maths a une lycéenne qui préparait son bac.
     
Laquelle ? La blonde qu'il avait emmenée a la mer ou une fiancée?
     
Nous étions dans la cuisine. Il a renversé la table et il a pris une bouteille de vin posée sur le buffet. Je me suis sauvée vers l'entrée. J'ai eu le temps d'ouvrir la porte et de crier au secours. Il m'avait suivi, en brisant contre un mur le litron, et il était pres a enfoncer le débris restant dans ma nuque. Il s'est arreté derriere moi, la main en l'air, il a esquissé le geste meurtrier, puis, dédaigneux, il m'a donnée un coup de poing dans le dos, en me jetant a plat ventre sur le gravier.
     
J'ai senti le déplacement d'une vertebre lombaire, dans la région ou j'avais été opérée. J'ai pu me soulever et courir chez les voisins d'en face. Ils ont appelé les gendarmes, qui ne voulaient pas se meler des bagarres conjugales. J'ai insisté pour les suivre avec ma valise rouge.
     
Ils m'ont placée dans un hôtel. Un médecin a fait le constat de mes écorchures et blessures externes, que je n'avais meme pas remarquées. Une assistante sociale s'est occupée de mon cas, pleine de sollicitude.
     
Je devais me déplacer a Dole. Elle m'avait trouvé en temps utile un logement social vide. Le film se répétait, la musique tournait sur un disque rayé, j'étais condamnée a vagabonder esseulée a perpétuité.
     
Comment revenir dans la ville ou j'avais débarqué en France, trois ans auparavant, en tant que prof de haut niveau ? Qu'étais-je devenue depuis lors ? Une exclue, une femme battue, une épouse répudiée, une handicapée, une sans-emploi, une sans-abri, une sans-le-sou !
     
Mes idées étaient peut-etre déplacées, mais j'avais tellement honte de la situation ou je me retrouvais, que je me suis renfermée en moi-meme et je n'ai plus quitté l'appartement mis a ma disposition, durant plusieurs jours, sans manger, sans bouger, sans penser, sans exister.
     
J'ai du sortir le dimanche pour la messe et pour téléphoner a Bucarest. Ou aller ? Je ne voulais pas croiser des connaissances. Je me suis souvenue d'une chapelle isolée et je m'y suis rendue désespérée.


Nana Hatieganu