Nana Hatieganu

Jeux de Dés (43)

Le Dénouement

Microsoft Romania
 


      Djamal avait noué une amitié avec Daniel depuis quelques années.       L'établissement Bottin travaillait souvent avec l'architecte qui avait été le patron de mon époux, le dessinateur. Il s'était baptisé lui-meme Raphaël, parce qu'il se croyait une beauté et il voulait, sans raison, cacher ses origines algériennes. Les copains le nommaient ainsi, mais la famille et les amis l'appelaient Jamel. Son prénom, que j'avais vu écrit par les Français sur ses papiers, était en arabe < Djamal > et cela pouvait etre lu, comme dans l'islam, < Cemal >. Il servait de tete de Turc a ceux qui le connaissaient, mais il ne s'en rendait pas compte.
      Daniel avait finalement réalisé qu'il méritait bien son nom. Apres tout ce mal que Cemal m'avait fait, dernierement avec les betes qui apparaissaient, il prophétisait la venue du fils de Satan et l'apocalypse. La Suzanne, faussement accusée, devait etre sauvée de la perdition.
      Il cherchait le moyen de dénouer la crise terrible que je traversais. J'avais deux enfants, une mere, une famille, des amis qui m'attendaient en Roumanie. L'association caritative jurassienne m'avait rejetée a cause des divulgations idiotes de Marina, le Judas Iscariote, qui me trahissait, qui me vendait pour trente deniers, car elle jalousait ma personnalité et elle voulait la priorité, l'exclusivité.
      Eh bien ! Si je n'étais pas partie en autocar, j'allais prendre l'avion et etre présente pour l'anniversaire de mon fils aîné. Il me payait le voyage. Je devais l'accepter. C'était, par exemple, une avance sur mon futur salaire. En fait, il avait dépensé presque la meme somme a Paris avec mon mari. L'entrée au club de nuit, le champagne obligatoire, puis supplémentaire, et le cachet des filles, qui leur avaient fait des petites gâteries. Il ne me racontait pas les autres histoires, qui l'avaient étonné, choqué, gené, meme s'il avait l'expérience de la vie. Il avait été dans l'embarras et, avec ce gars-la, il fallait craindre le sida.
      J'avais la gorge nouée lorsque j'ai parlé. Je n'étais pas seulement la Suzanne biblique, qui exprimait sa gratitude a un bon Samaritain, mais aussi celle lyrique et dynamique d'opéra, qui déjouais les manouvres douteuses d'un Satan. Je n'avais pas vendu mon âme au Diable, n'importe l'hypostase qu'il prenait, Raphaël, Jamel, Djamal, Djamal ou, mieux dit, le maudit Cemal.       Ce mâle, une nullité androgyne ou asexuée, un ange rebelle qui semait le mal, ne m'avait pas entraînée dans ses affaires ténébreuses. Au contraire, j'avais procédé comme Dalila et j'avais coupé les longs cheveux de Samson, en enlevant momentanément la force de mon Démon. J'avais peur de la repousse de son pouvoir. Il allait renverser les colonnes du temple dédié au dieu qu'il trouvait odieux, pour m'écraser a jamais et s'ensevelir avec moi. Je ne montais plus dans sa voiture, je ne descendais plus aux enfers !
Je dénouais le mariage,  je divorçais. J'avais déposé dans un coffre bancaire mes documents, ses photographies et notre livret de famille.
      Est-ce que Daniel, l'ami de mon mari, maintenait-il sa proposition ?
Oui. Il n'avait qu'une parole. En plus, étant donnée que la situation du couple dont il était le témoin s'était dégradée progressivement, jusqu'a un point inacceptable, il me soutenait dans mes démarches, en reniant l'homme, qui avait si longtemps et si bien caché sa perversité.
      C'était le vendredi saint. Je suis allée directement aux agences de voyage et j'ai réservé le premier vol possible vers Bucarest, pour le mercredi suivant. Daniel est venu déjeuner chez nous. Je lui ai soufflé a l'oreille que j'avais le billet. Je faisais ma valise en catimini.
      Raphaël avait pensé a moi et il m'avait préparé une jolie surprise de Pâques. Nous allions partir a Cap d'Agde, au studio, des l'apres-midi !
Non ! Je voulais inviter des amis pour la fete de dimanche, a Lons.
      Monsieur Bottin, constatait-il que j'étais une ingrate bonne a tuer ? !
Daniel a noué ses bras autour du coup de Djamal et a commencé a valser avec lui, en faisant la fofolle. Il a dit que les femmes étaient décevantes et qu'il fallait leur ficher la paix. Il était la, a ma place, heureux de ne pas etre oublié. Nous pouvions bien ajourner le départ !
      Lorsque nous sommes restés seules, Cemal m'a donné des baffes. Je contrecarrais tous ses projets, en l'humiliant devant son meilleur ami.
Je suis sortie en ville et j'ai passé un coup de fil a Daniel, sur son portable. Je lui ai annoncé que je partais pour Lyon, au moment ou j'avais l'occasion. Il n'avait pas a s'inquiéter de ma disparition subite.
      Il n'était pas loin de ma cabine téléphonique et il est venu vers moi.
Il avait déja un plan dans sa tete. Deux heures me suffisaient-elles pour préparer mon bagage ? Entre temps, il emmenait Djamal ailleurs.
      Nous nous sommes rencontrés a l'heure et au point fixés et nous avons fuit la localité. D'abord, nous sommes allés a son chalet, puis chez son frere, ensuite a Lyon. Le lundi étant férié, il avait eu le temps de voyager et de me déposer a un hôtel. Il m'a donné de l'argent de poche et il m'a promis de revenir, pour me conduire a l'aéroport.
      Enfin seule et rassurée, j'ai dénoué mes cheveux et mes pensés emmelés. J'ai pris un bon bain, je me suis embellie et j'ai fait des achats, des cadeaux pour mes garçons et des trucs qui me manquaient.
      J'avais l'impression que Daniel, mon protecteur, était tombé graduellement amoureux de moi, mais qu'il n'osait pas l'avouer ni a moi, ni a lui-meme, par timidité, par pudeur, par stupeur et peur. Je l'ai accueilli mercredi matin en pleine forme, attentionnée et tendre.
      Il était ému, confus, confondu par mon nouvel aspect inconnu.
Nous attendions l'avion, en prenant un dernier verre de biere, lorsque Djamal lui a téléphoné a nouveau, furieux et anxieux a cause de ma disparition. Il avait demandé a la police ma recherche.
      Daniel lui a dit qu'il pensait que j'étais déja partie voir ma famille.
J'avais la trouille. Je risquais d'etre arretée a la frontiere, au départ.
Non. Les investigations commençaient plus tard. Je devais annoncer les autorités que je quittais pour un mois la France, car j'envisageais le  divorce. Il m'a dicté une lettre adéquate, que j'écrivais en tremblant.
      J'ai passé un merveilleux séjour a Bucarest. Mes fils et tous étaient ravis de me revoir, nous avons feté mon aîné et j'étais pleine d'espoir.
      Je recevais quotidiennement des coups de fil de Djamal et de Daniel. Le premier me disait qu'il souffrait a cause de mon absence, qu'il m'aimait, que nous avions mangé du pain noir, mais que dans le futur nous allions déguster que de la brioche. Le deuxieme avait loué un appartement pour moi et il le meublait, pour ne pas etre obligée de rentrer chez mon mari, un menteur qui niquait les nanas du quartier.
      Je suis rentrée a Lons a l'insu de mon conjoint, j'ai demandé le divorce, j'ai occupé mon logis et j'ai commencé mon nouveau travail.
      Depuis lors, beaucoup de choses se sont passées. Je laisse ces histoires-la pour une autre fois. Le hasard, le billard, la fatalité, les jeux de dés ont décidé ma destinée. Mais aussi ma volonté et le choix que j'ai fait. J'attends encore qu'on laisse venir mes enfants chez moi.
      Je n'ai plus mal au dos et je dois reprendre mon boulot. A bientôt !

Nana Hatieganu