Nana Hatieganu

Jeux de Dés (39)

Le Déguisement

Microsoft Romania
 


       L'une des jumelles s'était déguisée en inquisiteur a cagoule de Ku Klux Klan et elle recherchait sa sour cadette, la Colombine, qui avait disparue avec le nonagénaire Pierrot, comme d'habitude depuis le début du voyage. Dans les rues, j'ai vu des Gorgones entierement dorées ou argentées, des nonnes qui portaient des soutanes courtes et déboutonnées pour montrer leurs bas attachés a des jarretelles dentelées, des sorcieres qui chevauchaient leurs balais, des fées diaphanes, des moines souls qui chassaient des diables rouges, des géants perchés sur des échasses, des nains qui avançaient a genoux, ou ils avaient posé leurs chaussures, des travelos rigolos, des personnages de tous les âges historiques et biologiques, venus du monde entier, des animaux masqués ou seulement grimés, des plantes ambulantes, des objets qui marchaient, des fourbis indéfinis et parfois des bidules nuls.

Je n'avais pas beaucoup d'argent sur moi et je ne faisais pas des achats comme les autres touristes. Des produits régionaux, des souvenirs, de l'artisanat, de la poterie et d'autres conneries. Je me détachais en douce de notre groupe lorsque nous sortions en ville.

Ma commere n'était pas aussi bornée que les jumelles, dont l'une collectionnait des chouettes et l'autre des chats. Elle préférait les tortues. En bois, en métal, en plâtre, en céramique, en verre, en cristal, grandes ou petites, sous forme de pipe, briquet, porte-cigares, porte-clefs, saliere, poivriere, assiette, vase, des choses utiles et décoratives.

Chaque fois elle demandait un joli emballage pour ses acquisitions, puis elle se plaignait devant les autres qu'elle devait penser a ses amis de partout et leur préparer des cadeaux, un fardeau qui lui plaisait.

Au déjeuner, elle m'a demandé ou j'avais disparu toute la matinée.

J'avais fait une ballade jusqu'a la forteresse du haut de la colline.

Elle allait m'accompagner l'apres-midi, mais pas si loin que ça.

Nous visitions des ruelles calmes, retirées, ensoleillées, qui ne devaient pas etre en pente ascendante, parce que ma mémé avait mal aux pieds. Elle a pris des mandarines d'un arbre qui dépassait le mur d'une villa inoccupée, puis elle a composé un joli bouquet avec les fleurs du petit parc isolé, ou nous nous reposions de temps en temps.

La sour inquisiteur nous a croisées sur la falaise. Elle était déguisée en distinguée artiste peintre. Avions-nous rencontré sa frangine ?

Oui ! Ma commere avait vu la vieille Colombine accompagnée par son idiot de Pierrot. Les décrépits dégueulasses s'embrassaient !

Pourquoi était-elle si vulgaire et avait-elle encore volé des plantes ?

Pas du tout ! Nous avions fait une longue marche a pieds jusqu'au plus haut sommet de la montagne et nous avions cueilli quelques exemplaires de la superbe végétation sauvage qui existait la-bas. Nous étions un peu fatiguées, mais ça valait vraiment la peine d'y monter !

Le lendemain matin, une partie de notre groupe partait a l'attaque des rochers escarpés. L'aquarelliste, qui ne pouvait plus voir sa sour en peinture, ni aux environs, avait échangé le pinceau contre un alpenstock de son stock, dirigeait la formation d'alpinistes et jodlait.

Mon Tartarin jubilait. Il se moquait de la Jungfrau, car il avait déja été sur les Alpes, et il me proposait d'aller vite au Port-Tarascon. Tant que les autres s'absentaient, nous devions enfiler nos maillots de bain, pour nous prendre en photo sur la plage et dans l'eau, sous une roche. Nous allions dire que nous avions fait un plongeon et de la nage libre, son style préféré étant le crawl. Nous n'avions qu'a nous déshabiller, a nous tremper les pieds, meme les mollets, et a choisir la bonne pose et le meilleur angle de l'image. C'était a encadrer et j'obéissais amusée.

A midi, on constatait le résultat des fourberies de mon Scapin lutin. Le gotha des globe-trotters revenait d'un long calvaire de Golgotha. Ils étaient des hébreux heureux de s'échapper du désert de Sinai ou, leur Moise, un piteux lépreux a éviter, les avait pris pour des cobayes. L'explorateur conducteur de valeur s'était avéré amateur, menteur, exploiteur, expérimentateur d'horreur. Ils allaient lui en tenir rigueur !

Le Roméo et la Juliette a la retraite avaient visité un musée et ils osaient pour la premiere fois se mettre a la meme table, loin de l'aînée. Moi et ma fée ludique, qui détenait la baguette magique, nous étions des naiades encore mouillées par notre derniere baignade. La mémere avait humidifié nos habits dans la mer. Elle montrait la preuve a tous.

Le mercredi des Cendres, le couvre-feu sonnait et la fete finissait.

J'avais beaucoup manqué a Djamal, qui m'avait téléphoné a plusieurs reprises a l'hôtel et qui avait mangé souvent chez sa maman. Manou a préparé un couscous a mon honneur et a invité du monde a table, pour se vanter avec sa belle-fille préférée, rentrée de l'Espagne.

Daniel, Monsieur Bottin, participait au repas et voulait etre assis a côté de moi. Il faisait des blagues, il admirait mon beau bronzage, il me disait de ne pas croiser les jambes, car ce n'était pas bon pour la circulation, il mettait la main sous la table et vérifiait la position de mes genoux, mais, mine de rien, il allait plus loin et touchait les cuisses de Djamal. Il parlait a l'assistance, il avait pour chacun un mot d'esprit, mais le plus fréquemment il s'adressait a mon mari, devant ou derriere moi, en lui tapotant les pectoraux ou les épaules, qu'il pelotait. J'étais entre les deux copains, dont le jeune feignait la timidité et l'autre exhibait sa convivialité, sa gaieté, son humour ambigu. Pour l'ambiance, il a fait la danse du ventre vetu en femme.

Je me sentais en pleine forme et je voulais travailler, m'occuper de quelque chose plus intéressant que l'entretien de la maison ou le leche-vitrines. Je me suis présentée aux divers établissements d'enseignement et je me suis proposée pour le soutien scolaire, meme sans etre payée. J'ai été acceptée dans un endroit ou le groupe de gens qui faisaient une remise a niveau a été divisé en deux. J'ai trouvé aussi un éleve a qui j'ai donné des cours particuliers. J'étais professeur.

Je suis allée a un journal et j'ai fait des articles. J'étais reporter.

J'ai entamé un nouveau manuscrit en français. J'étais écrivain.

J'ai répondu a une annonce et ça a bien marché. J'étais serveuse.

Je mélangeais tous ces aspects avec joie, en passant facilement d'un rôle a l'autre, et j'étais contente des résultats. Mes éleves faisaient des progres, tous mes articles étaient publiés sans changer une ligne, un mot, mon bouquin avançait, mon patron m'appréciait terriblement.

Mais, je n'avais pas encore signé un contrat avec lui. Il tenait une grande boîte de nuit aux alentour de Lons, donc il n'avait besoin de moi, au début, qu'une fois par semaine, lorsque l'affluence battait son plein. La premiere fois, c'était un essai. Je me suis présentée a 20 heures, habillée en uniforme, chemise blanche, petite jupe noire et tallons hauts. Jusqu'a minuit j'ai aidé la jeune qui servait au bar principal et puis j'ai travaillé seule jusqu'a 5 heures. La seconde fois, il m'a confié le salon du premier étage. La semaine suivante, j'ai pris un rendez-vous chez lui. Il me payait 250 F par jour. Pas d'accord !

 

Nana Hatieganu