Nana Hatieganu

Jeux de Dés (35)

Le Débouchage

 

      Peu de débouchés étaient offerts a ma spécialité et aucun alors, lorsque j'avais tellement besoin d'un emploi. A l'A.N.P.E. j'étais inscrite en tant que professeur de mathématiques au niveau bac + 4, ce qui était tres restrictif. On me refusait systématiquement toutes les offres que je choisissais, en pensant qu'elles tenaient de ma formation, meme le poste de surveillante d'internat ou d'éducatrice, comme si l'éducation n'appartenait pas a mon domaine. On ne reconnaissait pas mes études et ma longue expérience de pédagogie et de psychologie.
     Si j'habitais en ville, pas a la campagne, entretenue par mon mari, j'aurais pu changer de profil. J'étais prete a suivre un stage a mon âge.
     Djamal venait me rencontrer de plus en plus souvent. Il m'implorait de le laisser m'embrasser, me caresser, me suivre dans mon logement.
     J'étais ferme. Rien ! Sauf s'il arrivait a vendre la maison maudite.
     Début décembre, il avait trouvé des clients sérieux. Ils lui avaient versé un acompte et ils avaient signé un engagement qu'il m'a montré.
     Nous avons feté cet événement au plus élégant restaurant de Dole.
     Le serveur a débouché une bouteille de champagne pour nous deux, qui redevenaient des timides amoureux. Nous nous frôlions les mains.
     Je lui ai dit que j'avais peur de rentrer seule chez moi cette fois-la, parce que j'avais trop bu. Je lui ai accordé la permission de m'accompagner jusqu'a mon bâtiment, jusqu'a mon étage, jusqu'a mon appartement. J'ai concédé la visite de l'intérieur, juste pour un moment, qui s'est prolongé infiniment. Je lui ai affirmé que j'étais soule, qu'il m'enivrait, que je l'aimais éperdument. Lui, pareillement.
     Il est reparti heureux au petit matin. Je restais sur place pour rendre a Arlette ce qu'elle m'avait preté, pour annoncer l'assistante sociale du changement de ma situation et pour remercier Mioara et George.
     Le lendemain, j'ai débouché dans sa maison et j'ai fait un carton.
     Mes projets restaient dans les cartons, le temps de trouver un nouveau logement citadin convenable et de déménager rapidement.
      Avant Noël, nous avons loué un grand appartement centre ville, qui donnait sur la rue principale. Nous avons eu un différend au moment ou nous arrangions l'ameublement. Tout d'abord, il a considéré que nous pouvions nous débarrasser de la bibliotheque, dont il a laissé les éléments dehors, dans la cour du bâtiment. Il les offrait a Riga, a Henri ou a n'importe qui, meme si je lui rappelais que ces meubles-la ne nous appartenaient pas. J'ai averti les amis de ne pas les toucher et Monsieur Bottin de vite venir les récupérer. Celui-ci les avait déposés provisoirement chez Manou et il ne nous les avait pas vendus, ni fait cadeau d'eux. Ensuite, il y a eu le probleme des deux portes d'entrée. L'une était celle de la cuisine et l'autre, celle d'une piece qui, normalement, devait etre un séjour ou une salle a manger, a mon avis. Djamal avait décidé qu'elle allait etre notre chambre, a l'abri du bruit.
     
Il avait l'esprit bouché et j'ai cédé, meme si c'était loufoque de faire passer nos invités par ces endroits-la, afin d'accéder au cour du foyer.
     
Je m'en fichais ! Je n'avais plus besoin de voiture pour me déplacer.
     
Je rôdais toute la journée dans la cité, en m'émerveillant de la décoration des vitrines et en lisant les affiches qui me tombaient sous les yeux. C'est ainsi que j'ai vu l'annonce d'un concours organisé pour un stage de tourisme. C'était un éventuel débouché pour moi.
     
Apres deux jours, le matin, j'étais déja dans la salle d'examen. J'avais vraiment eu du pot de tomber au dernier moment sur l'écriteau collé au petit poteau. J'essayais ma chance de tirer le plus gros lot.
     
Je me rappelais l'autre épreuve écrite que j'avais passée avec des examinateurs français, mais celle-la avait eu lieu en Roumanie. Cette fois, les candidats étaient moins nombreux, silencieux et sérieux. Ils s'occupaient correctement de leur travail et ils écrivaient en s'appliquant. Les sujets étaient différents. Tous n'avaient pas opté pour la meme formation et les tests étaient adaptés aux divers niveaux.
     
Le mien avait cent points. J'étais étonnée de la quantité des questions posées, de leur diversité, de leur degré de difficulté. J'avais quatre heures a ma disposition pour donner les réponses demandées.
     
A midi, j'ai cru que l'examen était fini. On m'a dit de revenir a 14 heures pour l'épreuve écrite d'anglais, semblable a celle de la matinée.
     
Je suis allée au restaurant. J'ai commandé une bouchée a la reine et un pichet de beaujolais. J'avais plutôt soif que faim. Je me ravigotais.
     
Je n'avais plus entendu la langue anglaise depuis que j'étais arrivée en France. Les films et les séries qui passaient a ma télé n'étaient pas en V.O., sous-titrés. D'ailleurs, quelques éleves du lycée de Dole avaient remarqué étonnés que l'inspecteur Colombo, l'acteur Peter Falk invité un soir aux actualités, parlait mal, autrement, le français.
     
Plus je buvais, plus ma tete se débouchait et des mots étrangers, parfois étranges et mélangés, revenaient dans ma mémoire sociale.
     
Je m'acclimatais au contexte et j'encadrais mes souvenirs d'antan.
     
J'ai coché les cases et j'ai rempli les blancs, en faisant les choix au pif, parce que j'étais completement paf. J'étais entrée dans la peau de la lycéenne que j'avais été jadis, celle qui séchait les cours, pour chanceler dans une barque sur le lac du parc avec son petit ami, puis, elle soutenait des discours et elle rédigeait des copies improvisées.
     
J'ai été la seule admise a faire un stage rémunéré de six mois dans le tourisme. J'avais obtenu les meilleurs résultats, surtout en anglais.
      Mais, il y avait un mais. J'étais obligée d'attendre un poste vacant.
      Cette voie était donc bouchée pour un certain temps, indéterminé.
      Je suis rentrée dégonflée chez moi, ou j'ai trouvé Djamal en larmes.
      Son patron l'avait congédié. Du jour au lendemain, il était chômeur.
     
Que faire ? Déboucher une bouteille et célébrer l'année sabbatique qu'il pouvait se permettre de passer ou il voulait ! Il allait recevoir des indemnités de licenciement importantes, il avait gagné de l'argent en vendant la maison a un prix supérieur a celui de l'acquisition, il détenait encore la résidence secondaire et j'allais avoir un emploi.
     
J'ai commencé avec Riga a éplucher les journaux locaux et a répondre a toutes les annonces parues, meme aux plus farfelues. Serveuses, danseuses, repasseuses, coiffeuses, plongeuses, vendeuses, chanteuses, poseuses, allumeuses, gentilles dames de compagnie.
      Aucun débouché pour les étrangers ! Des que nous présentions nos cartes de séjour temporaires, sur lesquelles notre nationalité roumaine était marquée, les choses changeaient. Notre demande était mise en attente ou carrément repoussée, parce que nous ne pouvions pas signer des contrats destinés aux Français. Nos livrets de famille n'étaient pas une garantie. Les femmes venues dernierement de l'Est étaient assez lestes, pas célestes, sauf certaines exceptions, et elles lâchaient du lest.
      Djamal, le débauché, tournait en rond, faisait des U.V., il s'épilait, il utilisait un stimulateur musculaire portable. Un soir, je l'ai vu tout nu, en train de se masturber devant une fenetre, qui avait la bâcle ouverte.


Nana Hatieganu