Nana Hatieganu

Jeux de Dés (28)

Le Débarquement

Microsoft Romania
 

J'envoyais chaque jour une lettre au monsieur débarqué autrefois de Roumanie et qui avait tellement apprécié mon bouquin. A qui d'autre raconter, avec un certain humour, mes mésaventures ? J'ai reçu de sa part une cassette vidéo avec de la musique moderne, mais aucune autre réponse. Je continuais a lui écrire et j'attendais avec impatience l'assistante sociale qui nous ramenait le courrier. Les paroles de Djamal ne m'intéressaient pas. Finalement, j'ai eu un mot de l'épouse.
      Il avait été hospitalisé, elle lui lisait mes histoires qui l'amusaient et lui remontaient le moral, mais c'était fini, il n'était plus de ce monde. Charon avait débarqué son âme sur l'autre rive du fleuve Achéron.
       J'avais perdu un etre cher et le plaisir d'écrire, qui m'aidait a m'évader de la réalité et a ignorer ce que j'allais devenir le lendemain.
       Ou allais-je passer le 14 Juillet ? Deux ans avant, j'avais été invitée a l'Ambassade de France a Bucarest et tout le monde me félicitait. Maintenant, je risquais d'etre parmi les Roumains sans-papiers ou en situation irréguliere qui, depuis quelques semaines, étaient débarqués dans leur pays, chaque jeudi, en charters qui décollaient de Lyon.
       Djamal demandait pardon une fois de plus et il voulait me voir. Ses missives étaient plaintives, il se repentait, il regrettait le paradis perdu.
       Je lui ai téléphoné un jour a son travail. Il était tellement content de m'entendre, qu'il était pret a venir tout de suite en voiture chez moi.
       Ou en était-il avec sa carte d'identité nécessaire pour mon visa ?
       Il avait entamé la procédure et il arrangeait les choses. Ou étais-je ?
       A Saint-Claude. Nous pouvions nous rencontrer devant l'église.
       Il m'a embrassée longuement. Puis, il m'a pris par les épaules et nous nous sommes baladés dans la rue piétonne. Il m'a tiré dans un passage étroit et il m'a caressée partout, passionnément, en me coinçant contre les poubelles. Je le repoussais, mais sans conviction.
      Nous avons pris sa bagnole et nous sommes allés dans un bois des alentours. Nous avons fait l'amour total, déchaîné, acharné, désespéré.
       Il m'a ramenée en ville. Je ne devais pas oublier que j'étais son épouse, mais surtout la femme de sa vie, qu'il aimait totalement. Il est parti, sans essayer de me suivre et de savoir ou je logeais. Il respectait les conditions imposées par l'association qui s'occupait de moi.
       Je continuais mon existence assistée par l'état français. La fete nationale n'était pas encore arrivée. Je descendais pour faire mes courses par un sentier ensoleillé, bordé de fraises sauvages. J'en cueillais surtout lorsque je remontais, a bout de souffle, pour faire des pauses. On ne mourait pas de faim en France, si tout le reste était assuré. Il y avait des magasins et des produits pour tous les budgets. Je me contentais de peu. J'achetais du pain, des boîtes et du vin pas cher.
       J'envoyais du courrier a un copain écrivain roumain, qui m'avait lancé dans la littérature. Je m'amusais a lui relater mon vécu français.
       Un jour, j'ai croisé dans la rue principale Fatima, une femme un peu plus âgée que moi, mariée a un Français. Ils venaient de débarquer du Maroc, ou ils habitaient. Elle était une connaissance quelconque, je pensais qu'elle n'allait pas me reconnaître, mais elle m'a accostée tout de suite et elle m'a invitée prendre un verre sur une terrasse. Que faisais-je seule dans cette ville-la éloignée, qui n'était pas la mienne ?
       Je lui ai dit mon récit, sans réticence. Je la sentais proche, ouverte.
       Comment une femme comme moi avait-elle pu marier un Algérien ?
       Mais, il était un Maghrébin, d'origine musulmane, comme elle !
       Pas du tout ! C'était différent. Pas de termes de comparaison ! Je devais le quitter définitivement, immédiatement, et la suivre a Casablanca. Elle allait me trouver un emploi et un mari digne de moi.
       D'accord. Plus tard. J'allais etre rapatriée, si mon époux le voulait.
       Djamal m'obsédait. J'étais attachée a lui, sans pouvoir me détacher. J'ai téléphoné a nouveau a son bureau. On m'a dit qu'il était sur un chantier, mais que ma cousine attendait mon appel sur son portable.
       Quelle cousine ? Je n'en avais pas. Ma famille n'était pas en France.
       J'ai noté quand meme le numéro qu'elle avait laissé. Je l'ai formé, par curiosité. C'était Ana, qui vivait depuis longtemps au Danemark.
       Que devenais-je ? Elle et son mari avaient débarqué a Lons le Saunier pour me rencontrer, me féliciter et feter mon mariage. Ils étaient tellement contents de savoir que j'avais réussi a refaire ma vie, apres les déceptions que j'avais subies en Roumanie et dans leur pays.
       Eh, bien, ils étaient mal tombés, en contretemps ! J'avais raté une fois de plus mes désirs et mes projets d'avenir. Elle ne devait pas raconter ma situation méprisable a son époux. Je l'estimais trop pour le meler a mes affaires minables. Et puis, elle aussi se rabaissait en acceptant une telle cousine, qui chutait de plus en plus bas dans son combat existentiel. Elle n'avait qu'a dire que j'étais seule en vacances.
       Non. Ils me rejoignaient sur place, a l'endroit que je leur indiquais.
       Ils m'aimaient. Ils avaient toujours apprécié les efforts que j'avais faits pour ne pas me noyer dans la médiocrité, dans l'inertie commode, apaisante, suffisante, des gens sans ambitions et horizon. Ils savaient que je m'étais jetée a plusieurs reprises dans des aventures obscures, mais d'envergure, ou je me débattais surtout pour assurer le futur de ma progéniture. Ils comprenaient mes résolutions et ils me soutenaient dans les épreuves que j'étais obligée a passer. Je pouvais me confier a eux dans toutes circonstances et leur demander un appui.
       Je remerciais de plein cour. J'étais déja réconfortée par leur présence. Je me ressentais forte et j'allais m'en sortir de cette impasse.
       L'assistante sociale m'a annoncé que ma carte de séjour avait été prolongée jusqu'au suivant mois de février. Mon mari avait fait les démarches nécessaires et il désirait que je rentre au plus vite au foyer.
       Moi, non. Je n'étais pas encore décidée de revivre avec lui.
       D'accord, mais je pouvais le revoir de temps en temps et passer les week-ends avec lui, tout en gardant ma place dans leur résidence.
       J'ai accepté d'aller pour le 14 Juillet a Lons, mais pas dans notre appartement loué, ni dans la maison achetée et inachevée. J'allais dormir chez l'une de ses sours. Nous sommes allés en groupe admirer les feux d'artifices a Clairvaux-les-Lacs. Mimi a été renfermé dans la voiture, car le brouhaha de la fete l'excitait et il énervait l'assemblée.
       Raphaël m'a confiée ensuite a sa frangine et il est revenu le matin pour m'emmener voir tout ce qu'il avait réalisé dans notre propriété.
       Je suis rentrée sobre, sans me laisser toucher, a Saint-Claude.
       C'était l'idéal de pouvoir rester indépendante chez moi, couverte par l'état, et de savoir qu'il me désirait, que je lui manquais vraiment.
       Apres trois semaines de réflexion, j'ai consenti a quitter l'abri social et a rejoindre mon époux. J'ai débarqué dans la maison presque mise a point, avec ma valise rouge, qui m'accompagnait depuis six mois.
       Je détenais une habitation décente, meme élégante, et un homme évidement épris de moi. J'étais rassurée, ravie et finalement détendue.

Nana Hatieganu