Nana Hatieganu

Jeux de Dés (29)

Le Débarquement

Microsoft Romania
 

Je me sentais en détention dans le pavillon en béton, ou l'on ne pouvait pas enfoncer un clou, situé au fin fond d'un pays perdu dans la France profonde. C'était un appartement préfabriqué, disloqué a mon avis d'une tour verticale citadine, conçue avec trop d'étages et qui penchait des le début, comme celle de Pise, en risquant de s'écrouler. On l'avait peut-etre seulement raccourcie ou détruite totalement, en la renversant horizontalement et en éparpillant ses composants sur un lotissement, a meme le sol, sans fondations, avec des toits minimes, rajoutés afin de donner l'illusion d'agréables maisons de campagne.
      Le bled n'avait aucun commerce et le bus, qui s'arretait parfois, était destiné au ramassage scolaire, donc il ne circulait pas les jours fériés et pendant les vacances. J'étais entre Lons et Voiteur. Si je partais le matin, tôt, je rentrais le soir, tard. Je préférais sortir et revenir avec Djamal, dont j'étais dépendante de tous les points de vue.
       Je n'avais plus de revenus depuis l'été passé. J'avais déposé a la fin de mon contrat de travail une demande d'indemnisation de chômage. Mon dossier grossissait, mais je n'aboutissais pas a obtenir mon droit. Chaque fois que j'allais a l'ASSEDIC, on me demandait des nouvelles pieces a fournir, a réactualiser des anciennes, a revenir avec des justificatifs plus détaillés. En fait, les préposés voyaient que ma carte de séjour était temporaire, prolongée pour des courtes durées et ils retardaient la résolution de ma situation. Si je dépassais une année depuis la cessation de mon activité, ma requete devenait caduque.
      J'ai insisté. J'ai fourni tous les documents que je détenais, qu'ils m'exigeaient, des traductions légalisées ou meme mes grands-parents figuraient, et ils ont été obligés d'accepter mon dossier, au dernier moment, fin aout. Apres trois moi d'investigations, la réponse que j'ai reçue a été qu'ils ne pouvaient pas me payer. C'était tout.
      Djamal me consolait. Il était la pour m'entretenir et m'aimer.
      Mais, pourquoi ? J'avais travaillé a plein temps un an en France !
      J'ai pris un rendez-vous avec le chef de l'ASSEDIC. Je lui ai demandé seulement un renseignement. Comment se faisait-il que la loi n'était pas respectée et qu'on ne m'accordait pas l'aide légale pour laquelle j'avais cotisé d'office lorsque j'étais embauchée par l'état ?
      L'explication était simple. L'ASSEDIC s'occupait de l'emploi dans l'industrie et le commerce. J'avais professé dans l'enseignement. C'était l'Académie qui devait me verser les indemnités de chômage.
      J'ai pris contact avec le Rectorat de Besançon. J'avais raison, ces rétributions-la tenaient d'eux, mais j'avais dépassé le délai préconisé.
      Pas du tout ! Depuis plus d'un an j'avais fait ma demande, mais au mauvais endroit, parce que personne ne m'avait avertie des subtilités des acronymes français. Un chômeur était un assédic. Alors, celui qui ne travaillait plus dans l'Education Nationale était un asséden ?
      Avant Noël, j'ai eu une belle surprise financiere sur mon compte.
      Je détenais une somme éblouissante. Je l'ai déclarée en partie a mon mari. Nous n'avions pas la communauté des biens, je ne connaissais pas ses revenus exacts, ni le code de sa carte bancaire, donc je n'étais pas obligée a tout lui avouer. Je ne mentais pas, je me taisais.
      J'ai acheté des cadeaux pour mes fils et je me suis réservée une place sur un TGV et un vol aller-retour Paris-Bucarest. La malchance a été que les cheminots étaient en greve prolongée et j'ai du annuler finalement mon voyage. Djamal travaillait. Il ne pouvait pas me conduire en capitale pour prendre l'avion. J'ai envoyé par chrono-post les présents pour mes garçons, maman, mon frere et mes amis.
      Nous allions célébrer la fete chrétienne chez Manou, en famille. Elle avait invité ses huit enfants et elle se donnait beaucoup de mal a préparer un festin français fin et a arranger les décorations.
      J'étais enchantée et soulagée de ne pas m'occuper des mets, comme je l'avais fait au mariage et lorsque nous avions pendu la crémaillere.
      Mais, mon maure Djamal étranglait sa Desdémone avec les travaux toujours inachevés de la maison. Il avait cassé une cloison pour élargir le salon et il me passait souvent le marteau-piqueur, qui me secouait la cervelle et me retournait le cour. La poussiere dégagée m'étouffait. Ensuite, nous passions au garage qu'il transformait en chambre. Nous enlevions la grande porte métallique, que je devais soutenir par moments seule. Alors il criait que, si je la lâchais, elle allait m'écraser.
      J'ai fait une détente seche de la jambe gauche, du bras droit et de la région lombaire, ou quelque chose avait craqué. J'étais devenue une statue blanche de douleur. Le rideau tombait sur le More en pleurs.
      Ma détention est devenue ainsi plus paisible. Djamal m'épargnait le travail de forçat qu'il continuait comme un forcené, mais il n'était pas trop doué. Rien ne lui réussissait. Il appelait d'urgence ses entreprises.
      Les ouvriers étaient mécontents. C'était dur de refaire ce qui était mal fait. Chacun avec son métier. Un dessinateur ébauchait seulement.
      Comment ? Djamal n'était pas un architecte associé avec l'autre ?
      Non. Il était son employé qui s'occupait des détails concrets.
      Nous sommes allés au repas de Noël. L'un des gosses présents a exclamé : < Tiens ! Tonton Djamal s'est mis des lentilles bleues ! >.
      Je détenais encore deux secrets de l'homme avec lequel je vivais depuis plus d'un an. Raphaël était Djamal, l'architecte un dessinateur et les yeux bleus en plastique. Pourquoi tous ces mensonges risibles ? En avait-il d'autres, plus terribles ? Quand allais-je découvrir le reste ?
      Que j'avais pu etre bete, profondément et longuement ! Ce n'était plus de la naiveté ou de l'adversité temporaire, mais de la stupidité fonciere. Je traînais apres moi, a travers les frontieres, mon fond con.
      Presque tous les enfants de Manou et une partie de leurs descendants étaient présents. Deux fils manquaient : celui qui était dans un asile psychiatrique et celui qui vivait a Paris, en détention.
      Elle avait finalement préféré ne pas les inviter, afin d'éviter des tensions entre les membres de sa famille réunie dans sa maison, ou ils retrouvaient le réconfort. Elle avait beaucoup sué pour les élever et réaliser seule cette propriété, ou rien ne manquait. Pas comme eux !
      Aicha avait trois mioches qu'elle ne voyait jamais. Qui était le mec qui l'accompagnait ? S'était-elle mariée cette fois-la ? Non ? Dehors !
      Samira était enceinte pour la seconde fois avec quelqu'un qu'elle ne connaissait pas. Le fotus était-il noir comme le premier ? Dehors !
      Dalila était venue avec son fils unique fait avec un imposteur d'Italien. Le rencontrait-elle de temps en temps ? Oui ? Dehors !
      Nadja, son mari et ses deux rejetons faisaient-ils encore part d'une secte abjecte ou le guide prenait leurs sous ? Les hérétiques ! Dehors !
      Khamal se laissait-il encore entretenir par sa femme ? Dehors !
      Djamal avait-il cessé de fréquenter ses milieux douteux ? Dehors !
      
Ainsi, j'ai détenu spontanément des faits cachés et j'ai su pourquoi Manou, < maman-a-nous >, vivait seule. Sa famille était démantelée.

Nana Hatieganu