Nana Hatieganu

Jeux de Dés (30)

Le Démantelement

Microsoft Romania
 

Des ouvriers ont fini le démantelement de la cloison en béton et il n'y avait plus de couloir. On entrait directement de dehors dans la piece principale entourée de portes : celle des toilettes, de la salle de bain, de la cuisine et des deux chambres. Le carrelage était blanc luisant, si je passais la serpilliere plusieurs fois par jour. Mimi faisait des sorties fréquentes dans le jardin d'ou il ramenait des herbes et du sable dans ses poils, en laissant partout les traces menues mais drues de ses pattes. Lorsqu'il pleuvait ou il neigeait, c'était le pire pour moi.
      Il faisait froid et humide a l'intérieur, parce que la porte du garage avait été déplacée, mais pas encore remplacée, et les radiateurs, démontés par Djamal pour etre peints par moi, restaient collés au mur en tant que décor. Il ne réussissait pas a les remettre en place et nous faisions économie de chauffage. La cuve a fuel était remplie a moitié et la chaudiere fonctionnait au minimum. Afin de garder la chaleur intérieure, il avait bouché les grilles d'aération. Le papier peint se décollait doucement et la moisissure apparaissait dans toute la maison.
       Comme dans < l'Écume des jours >, notre habitat s'altérait, se tordait, se déformait, au fur et a mesure que ma santé se détériorait.
      Apres Noël, Djamal s'est décidé a installer les radiateurs. Des qu'il les a ouverts a midi, ils se sont transformés en fontaines artésiennes. Quelle splendeur ! Les jardins de Versailles créés par mon Le Nôtre.
      Il a téléphoné chez Monsieur Bottin, qui avait une entreprise de plomberie, et il a crié au secours. Moi, je lui proposais d'appeler plutôt les pompiers, afin de récupérer l'eau jaillissante ou stagnante, ascendante, qui pouvait etre réutilisée pour éteindre un grand incendie.
      Djamal est parti au boulot avec son cabot, en me disant d'offrir un verre et une bouteille de vin aux ouvriers qui allaient arriver. Ils m'ont trouvé comme un nénuphar flottant sur une mare. L'histoire de Boris Vian, d'un humour proche au désespoir, se concrétisait. La fleur qui bourgeonnait a mon intérieur avait éclaté et la souris Mimi était partie.
      Djamal avait été tellement dément, que la seule option qui nous restait était le démantelement de toutes les cloisons et la création d'une superbe piscine, dont le fond était déja pavé avec des carreaux inondé d'eau. Les plombiers rigolaient en voyant un travail si mal fait.
      J'ai apporté de la remise la premiere bouteille de vin rouge qui m'est tombée sous la main. Nous allions boire un verre dans la cuisine, ou il faisait plus chaud, parce que je laissais le four en route.
      Mais, ils n'osaient pas entamer une telle boisson. Elle était rarissime. J'ai apporté d'autres récipients pleins, a leur choix, parce que je ne m'y connaissais pas. C'était pareil, des millésimes sublimes ! De toute façon, je n'avais rien d'autre et mon mari m'avait dit d'en faire cadeau a chacun un exemplaire et de partager avec eux un troisieme, accompagné par les petits feuilletés que j'avais préparés.
      Ils étaient comblés. Nous trinquions a la santé de leur patron qui les avait envoyés et a celle du maître de maison qui était un raffiné.
      Lorsque Djamal est rentré, il portait dans ses bras athlétiques une lourde colonne ionique, qu'il a posé essoufflé a l'entrée du salon. Je lui ai dit que nous n'avions plus besoin de tremplin pour accéder dans notre bassin. Une autre similaire attendait dans le coffre de la voiture. C'étaient des supports pour les plantes vertes qui meublaient la piece.
      Le soir suivant, il a amené la statue d'un gamin obese nu, avec un brin de blé dans une main, qui pesait plus qu'un quintal de céréales. Mimi était ravi. Il marquait son territoire consacré aux pieds du bébé.
      Nous pouvions enfin recevoir des invités pour le Nouvel An. Manou était la premiere sur la liste, car entre-temps elle avait signé un petit cheque a son enfant préféré. Elle préparait la dinde aux marrons. Les autres convives étaient des copains. Ils allaient apprécier la nouvelle décoration de notre intérieur, qui était devenu un vrai parc extérieur.
      Djamal s'occupait des boissons. Il détenait une cave a Lons, d'ou il ramenait périodiquement, la nuit, dans une poubelle, des vins de grande qualité. Nous avons fait les courses ensemble. Il remettait dans les rayons les produits trop chers que je prenais. A la sortie, il m'a fait la surprise de m'offrir, des ses grandes poches, des petits trucs que j'avais choisis et qu'il avait réfutés, plus un parfum et un fond de teint.
      Je me suis mise a cuisiner. Les commensaux ont apprécié mes plats, celui de Manou et la décoration originale de la maison de Djamal.
      Les inconvénients étaient que, lorsqu'ils entraient chez nous, ils découvraient sur le sol les traces des précédants et ils y laissaient les empreintes de leurs propres chaussures ; lorsqu'ils allaient aux toilettes, c'était a un pas de la table et nous entendions tout ; lorsqu'ils couchaient leurs gamins dans une chambre, ceux-ci pleuraient a cause du bruit trop avoisiné. Djamal mettait fort ses enceintes baptisées par Mimi, comme tous les piédestaux entourants qui étaient a son niveau.
      Le dimanche, nous allions avec Manou au seul magasin ouvert les jours fériés. C'était un bric-a-brac avec divers produits qui avaient subis un discount. Elle se délectait du choix proposé et elle achetait chaque fois une bricole qui la séduisait. J'ai remarqué qu'elle avait payé a la caisse un metre de tissu qui en avait deux et un sac de terreau de vingt kilos qui en avait cinquante. Son délice était de décoller les petits prix et de les appliquer sur les marchandises qu'elle allait se procurer, afin de rabaisser le cout. Elle était fiere de ses coups bas.
      Djamal ne nous accompagnait pas. Il nous quittait et il acquérait des habits pour lui et, parfois, pour moi. J'étais étonnée de voir que tous les nouveaux vetements avaient un trou. Je pensais que, si l'on payait peu, on obtenait l'équivalent en qualité. Je n'étais pas dans le coup.
      Avec le temps seulement, j'ai décelé que c'étaient des gens malhonnetes. Ils volaient ce qu'ils pouvaient, sans remords, sans soucis. Dans notre communisme roumain, on disait que chacun devait prendre sa part du bien commun, car l'état ne la lui rendait pas.
      Tous les cadeaux que Djamal m'avait faits étaient des choses chopées, comme le vin de qualité, le foie gras, les colonnes, la statue et d'autres trucs que j'ignorais peut-etre encore. Il reconnaissait ce que j'avais déja constaté. C'était le systeme D, désinvolte et dévergondé.
      J'ai démantelé les truanderies de mon mari, en menaçant de le dénoncer, s'il continuait. A partir de ce moment-la, j'ai fait seule les achats, le jeudi. Djamal me déposait le matin a Lons et il me récupérait a midi, avec les courses faites. Il me donnait un cheque signé. Je ne devais pas dépasser les 400 F hebdomadaires, destinés a la nourriture et aux bricoles quotidiennes. Si la somme débordait, je payais le plus de ma poche. J'errais dans la petite ville, que je pouvais traverser en dix minutes, je regardais des marchandises incompatibles avec mon budget, je m'asseyais sur un banc, au centre ville ou au parc, pour fumer et me reposer. Souvent, j'étais repérée et abordée en tant que pute qui attendait. Ils déraisonnaient et je les ignorais.

Nana Hatieganu