Nana Hatieganu

Jeux de Dés (22)

La Défaite

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Raphaël pouvait m'héberger parce que j'étais inscrite en faculté. J'avais obtenu le droit de continuer a rester légalement sur le sol français jusqu'en été. Mais, ses ressources financieres étaient précaires, les miennes inexistantes, donc je quittais Sonacotra.

Frédérique a mal pris cette décision. C'était une défaite pour moi ! Je ne devais pas l'accepter. J'étais libre et je pouvais prolonger moi-meme mon visa. Je détenais encore l'argent que je lui avais confié et qu'elle avait bien placé, a un haut taux d'intéret simple, qui lui revenait, proportionnellement au montant du capital et a la durée du pret, la somme initiale étant intacte et totalement a ma disposition.

Pourquoi me laissais-je piégée par ce bougnoule-la pervers ?

Comment osait-elle parler ainsi de mon chéri bienfaiteur Raphaël ?

J'étais une stupide, une perfide et une odieuse menteuse ! J'exploitais la générosité de l'état français et de ses citoyens. Je la laissais tomber, apres l'avoir utilisée a mon profit, lorsque cela me convenait. Insouciante, indolente, mesquine, radine, intriguante, indécente, dépravée, détraquée, exécrable, détestable ! Elle allait raconter tout ça a Fernand. Ils avaient été escroqués et extorqués par une commere orduriere, une femme légere, une mégere étrangere identique aux autres, abominable, dangereuse et débauchée, que personne ne voulait fréquenter, ni meme le Soudanais ou l'Antillais, qu'elle était obligée de ne plus rencontrer ! Allait-elle dorénavant se contenter seulement de son chien ? Allez, va, vilaine de Roumaine !

Elle m'a raccroché au nez et nos liens étaient coupés. Sauf la somme pretée qu'elle a viré dédaigneuse sur mon compte bancaire.

J'avais perdu une amie, mais j'avais trouvé une autre. Manou, la naturalisée française illettrée, mais débrouillarde, qui s'était adaptée a la vie de son pays d'adoption, en gardant des traditions originaires.

Elle m'a appris a préparer le couscous et des gâteaux secs au miel.

Noël approchait et la saison des fetes hivernales avait commencé. L'Avent et la St. Nicolas n'étaient pas pratiqués dans le Jura. Je ne m'imposais pas, mais je voulais bien célébrer la naissance de Jésus.

Raphaël a commenté que nous pouvions bien nous en passer de ce saucisson-la, gros, court et gras. La creche, les décorations et le sapin n'étaient que du gaspillage, qui encourageait l'aspect commercial d'un cérémonial religieux banal. Nous allions faire les courses au dernier moment. Cela ne valait pas la peine de me casser la tete en préparant des plats compliqués. Une salade et des surgelés nous suffisaient.

Lorsque nous sommes arrivés a la grande surface de son choix, elle était fermée. Tant pis ! Nous allions allumer la cheminée et danser avec les gens qu'il avait invités. Une famille sympathique, qui allait apres au restaurant, et Christelle, qui s'ennuyait seule chez elle. Quant aux buches que nous devions bruler, nous allions les procurer tout de suite, parce qu'il faisait déja nuit, aux environs de Lons, ou il y avait plein de foyers aisés, approvisionnés d'avance en abondance.

Nous avons reçu le couple annoncé et leurs deux filles avec de la musique entraînante, émise au maximum par les deux enceintes acoustiques, magnifiques, qu'il venait d'acquérir. Il ne voulait pas avouer le prix qu'il avait payé, mais la qualité se voyait et s'entendait surtout de loin, meme si Mimi avait déja pissé maintes fois au-dessus. Quatre briques ? Ils rigolaient ! Cela valait au moins dix, mais il avait négocié. Qu'elle était belle la mélodie que nous écoutions extasiés !

Ils sont partis dîner lorsque Christelle sonnait a la porte. Elle amenait du champagne et un gâteau tres prisé dans la région.

Raphaël s'est mis a poil tout de suite et il a pris place, détendu sur un canapé, pour mieux écouter le disque qui tournait. Je suis allée a la cuisine et j'ai constaté une fois de plus qu'il n'y avait plus rien au frigo. Je me suis déshabillée en fourreau sexy et je suis revenue dans le salon relié a la salle a manger. Je m'excusais, mais nous étions un couple a part. Le naturisme n'impliquait pas seulement le fait de se dévetir dans la nature, mais aussi celui de se priver de la nourriture.

Que fichait-elle parmi nous ? Moi, j'étais la femme de cet homme-la, je l'acceptais tel qu'il était, mais elle, pourquoi se melait-elle a notre vie disjonctée ? Elle était jeune, elle se croyait branchée et cool, si elle nous fréquentait. Je lui conseillais de quitter vite de tels toqués !

Je me rhabillais pour aller a la messe de minuit. Salut ! A bientôt !

J'étais seule a l'église. Je ne connaissais pas les horaires des liturgies. Je faisais des litanies devant la Vierge Marie, qui devait me détester profondément, meme si j'allumais des cierges et des bougies devant son autel et sa statue en pierre. J'étais un mere qui ne méritait pas ce nom sanctifié. La détresse désespérée m'envahissait. Je m'abandonnais entre ses mains, celles de Dieu et des autres saints. Je me repentais, je les remerciais et j'agissais d'apres leur volonté.

Je suis rentrée apaisée et réconfortée. Raphaël était comme je l'avais laissé, le Christ tout nu, sans couche, lange ou linceul, un bébé récemment accouché. Il racontait des histoires que Christelle, couverte de laine en partant des mollets jusqu'au bout du nez, écoutait éberluée.

Je me suis retirée dans une piece qui m'appartenait, j'ai pris une gorgée de whisky et je me suis parée d'une tenue d'antan : une robe en taffetas bleuâtre, courte, soutenue par des bretelles menues, rétro, asymétriques, avec des plis ondulant en décroisant, suspendus par des bijoux en toque anciens, assortis a l'ensemble élégant, surprenant.

Allez ! Nous devions faire la fete avec du champagne, du gâteau et de la musique appropriée ! Il ne fallait pas nous laisser aller, déprimer.

Raphaël s'est mis en costume cravate et nous valsions, tandis que Christelle est allée se coucher dans le coin réservé pour elle.

Le lendemain, nous partions en amoureux au cap d'Agde, ou il avait sa résidence secondaire, chez les naturistes. Nous étions presque les seuls dans cet endroit abandonné. Je voyais la Méditerranée pour la seconde fois, mais je pouvais aussi la toucher, la sentir, l'envahir. Il faisait froid et je n'avais pas de maillot de bain. Je me suis déshabillée a la hâte et j'ai plongé dans les vagues marines. J'avais déja nagé dans la mer du Nord au mois de septembre. Pourquoi n'allais-je pas profiter de cette éventuelle unique occasion pour pénétrer les eaux de ma latinité ancestrale, fotale ? Je n'attendais pas le jour suivant, le dernier de l'an, pour faire une baignade festive, collective, démonstrative.

Le soir, il m'a sortie dans une boîte étrange, une sorte de grange délabrée, perdue dans une foret, ou les gens se dénudaient a moitié des l'entrée. J'ai refusé d'enlever mes habits, puis de passer dans une autre salle plus spéciale. Il avait bu et il s'est énervé. Je gâchais son plaisir. Nous sommes partis en voiture et, au milieu de la route, en pleine nuit, il s'est arreté dans un champ, en me disant de descendre.

Je me suis calée dans mon siege. Lorsqu'il dormait, j'ai téléphoné a la police. J'étais une Roumaine seule. Je demandais le rapatriement.

 

Nana Hatieganu