Nana Hatieganu

Jeux de Dés (24)

La Détermination

Microsoft Romania
 

Lorsque nous sommes apparus chez Manou en nous tenant par la main et que son fils lui a communiqué sa détermination de légaliser notre union par un mariage, elle s'est exclamée < Aie ! >, en se tapotant la tete, les hanches et les genoux, puis elle s'est mise a émettre un cri continu, aigu, interrompu par des frappements répétés et rapides de ses levres. Etait-elle l'une des Erinyes ou une Hygie ?

C'était une musulmane sans tchador qui exprimait son émotion, selon sa tradition. Je me rappelais qu'en Roumanie aussi, dans le temps, a la campagne, on employait des femmes dont le métier était de se lamenter aux enterrements ou de s'égayer aux noces. Les ululements n'étaient pas trop différents. Il fallait s'y connaître dans les modulations des intonations et repérer le contexte, sinon, on tombait vite dans la confusion. Donc, se plaignait-elle ou se réjouissait-elle ?

Elle nous embrassait, elle disait < inch Allah ! > et que j'étais sa fille chérie, elle pleurait, elle riait et elle passait tout de suite a l'organisation de la fete. Le laps de temps était trop court et nous devions nous dépecher. La salle a louer, le traiteur a engager, le menu, les invités, les faire-part, les dragées, les rubans, les tenues de mariés.

Son Jamel méritait une cérémonie digne de lui, d'un Français assez aisé et réalisé du point de vue social et, finalement, matrimonial. Elle signait un cheque ou elle savait mettre les chiffres, mais pas les lettres. Un cadeau donné d'avance, afin de bien réaliser nos projets proches.

Raphaël l'a empoché en remerciant obséquieusement. Il allait s'occuper de tout. Nous n'avions qu'a nous reposer tranquilles, a bavarder et a nous préparer pour savourer cet exceptionnel événement.

Il voulait que je m'habille en blanc. Les autres n'étaient pas censés savoir que j'avais divorcé, surtout sa mere, coincée sur certains sujets.

Mais, j'avais deux enfants et je m'étais mariée 20 ans auparavant !

Ce n'était pas du Dumas déja lu, mais du m'as-tu-vu saugrenu !

Déterminée, j'ai parlé a Manou. Je ne pouvais pas m'empecher de lui avouer les déviations de son garçon, qui devenait un peu le mien, en l'épousant. Elle était au courant de tout, de sa résidence secondaire chez les naturistes, de son penchant pour l'exhibitionnisme, depuis qu'il était adolescent orphelin de pere, de ses cachotteries et conneries.

Elle était contente de se confier a moi. Jamel fantasmait, mais il ne faisait pas du mal. En fait, il était un bosseur handicapé par un reveur.

J'allais m'occuper toute seule de ma robe de mariée, si elle me pretait sa machine a coudre. J'aimais concevoir des toilettes élégantes, a ma façon, adaptées a toutes sortes d'occasions et a mon style subtil.

J'ai acheté un peu d'étoffe de soie ivoirine, un bout de texture élastique a paillettes nacrées, irisées, gorge-de-pigeon, et du tulle, en sept nuances arc-en-ciel, plus le voile blanc, qui, pareil au noir ou au gris, n'était pas une couleur, mais la lumiere décomposée en spectre, déformée lorsqu'on la regardait a travers un prisme transparent.

Le jupon que j'ai confectionné était un tutu, un oillet épanoui, ou chaque double volant superposé et tres froncé suivait le dégradé solaire. Une collerette assortie, amovible et extensible, pouvait etre rajoutée, en l'enfilant par le haut. Je montrais ce que je voulais de mes épaules ou du décolleté. Le corsage était déja fait en tissu pailleté. J'étais la Colombine coquine, prete pour la lambada et la samba a Rio.

J'ai déterminé le rayon du cercle, que je découpais au centre du disque obtenu du carré de satin, en mesurant ma taille et en appliquant une formule mathématique. La couronne géométrique résultée était ma jupe, trop longue. Je l'ai raccourcie en faisant des doubles coutures équidistantes du haut en bas et en resserrant les fils paralleles, comme aux rideaux avec base en écailles. Ce nénuphar blanc a sept pétales tenait du hasard. La machine a coudre s'était déréglée et elle ne tenait plus le pas. J'ai profité de cela pour border un côté des bandes multicolores qui me restaient et qui devenaient sous mes yeux des roses en éclosion. Je les posais au bout des lignes ridées. Les circonstances déterminaient l'aspect final de ma robe de mariée.

Raphaël m'a dit qu'il n'avait pas trouvé un traiteur et que nous devions cuisiner. Nous faisions ainsi des économies. Il avait averti les invités que nous n'attendions pas des cadeaux. S'ils voulaient, ils pouvaient participer a notre voyage de noces. Nous partions et nous déménagions aussi fin mars, parce que l'appartement s'était vendu.

Son témoin était Monsieur Bottin et moi, j'ai fait appel a Arlette. Depuis mon départ a Foucherans, nos contacts s'étaient raréfiés, mais c'était la seule personne connue sur laquelle je pouvais m'appuyer.

La semaine d'avant les noces, je n'ai pas fermé l'oil de la nuit. Les courses faites avec Raphaël étaient mesquines, insuffisantes, quelconques, de mauvaise qualité et je me cassais la tete pour improviser des plats, pendant que j'essayais de terminer ma tenue de gala. Manou ne se melait pas, elle avait payé, elle se lavait les mains.

Lorsque je suis apparue devant la famille et les proches réunis dans l'appartement, tout le monde a eu le souffle coupé : j'étais superbe, tout en blanc avec voilette, si la vue était d'en haut, aérienne, en perspective verticale. Mais, regardée d'en face, on apercevait tous les dessous multicolores. Raphaël était troublé par ma beauté séraphique.

Monsieur Bottin m'a pris par la main et il m'a conduit vers la voiture décorée avec des rubans, des nouds et des ballons. Manou jetait des grains de blé sur nous, en pleurant de joie, pendant que Daniel déclarait qu'il aurait aimé etre a ma place. Nous avons fait le tour du centre ville, a plusieurs reprises, en klaxonnant constamment.

Le maire a lu des choses, il nous a déclarés mariés, nous avons signé, les deux témoins aussi, et il nous a délivré le livret de famille.

C'est alors que j'ai lu que Jamel était Djamal et pas du tout Raphaël.

L'écriture déterminait le nom. Son initiale était l'une des miennes.

Le jeune marié a invité les participants a l'événement directement a la salle des fetes. Il avait préparé du karaoké et il faisait le disc-jockey, habillé en costume de prestidigitateur. Je servais le mousseux dans des verres en plastique et je lui chuchotais a l'oreille que c'était de l'imprévu, que le repas devait débuter a peine dans trois heures et que tous les plats étaient encore chez nous, d'ou nous devions les ramener.

Je n'avais qu'a m'en aller avec l'une de ses sours et régler ce probleme mineur. Lui, il créait l'ambiance et il était plein d'entrain.

J'ai été déposée devant notre bâtiment et quelqu'un allait me récupérer lorsque c'était nécessaire. J'étais en robe légere, je tenais dans une main mon bouquet de mariée et dans l'autre un tas de clefs qui ne m'appartenait pas. Il neigeait. Je n'arrivais pas a ouvrir la porte.

J'ai renoncé et je suis entrée déterminée dans le premier bar trouvé. J'étais une apparition de la vierge gourde parmi des éméchés extasiés. J'ai demandé une vodka et une cigarette, sans payer. Je ne pouvais pas pénétrer chez moi. Finalement, le patron a réussi a dégager la lourde.

Nana Hatieganu