Nana Hatieganu

Jeux de Dés (25)

Le Dégagement

Microsoft Romania
 

Je suis réapparue dans la salle de fete en affichant un air dégagé, suivie par les mets, inclus le gâteau de mariage a trois étages, que j'avais préparés et que d'autres transportaient. Manou avait changé d'avis au dernier moment et elle ramenait ses pizzas géantes, du taboulé a gogo, des cakes salés ou aux fruits confits, une bassine de salade, un tonneau a sangria faite maison. Nous ouvrions des boîtes a la hâte et nous appretions des sandwichs variés et d'autres plats froids consommables, mais périssables, que je n'avais pas pu apporter déja arrangés sur les plateaux. Nous remplissions vite la table centrale, que nous avions constituée au dernier moment sous forme de buffet.

Les invités, qui attendaient depuis longtemps assis, devaient se lever et se déplacer pour se nourrir. Ils se sont rués avec leurs assiettes et couverts en plastique vers ce qu'ils croyaient etre seulement les entrées. C'était en fait le repas complet, sauf les desserts.

Djamal n'avait pas encore épuisé son répertoire et continuait a brailler faux des mélodies sous-titrées qui l'empechaient de voir ce qui se passait alentour. Ses jeux de scene et de mots n'enchantaient que lui, tres fier de sa représentation. Personne n'osait lui dire de s'arreter.

Dégagée des corvées du service, je lui ai proposé d'ouvrir la danse.

Il a mis une valse et il m'a fait tourner comme une toupie. Les autres ne nous rejoignaient pas, parce qu'ils avaient eu vraiment faim et ils mangeaient. Ils ne faisaient plus de chichis et ils s'empiffraient. < La danse des canards > a réchauffé l'atmosphere et c'était beau de voir l'assemblée qui se débridait, surtout une vieille bourgeoise locale qui n'avait jamais participée a un tel mariage surprenant, exotique.

J'ai pu me retirer dans l'office. On ne remarquait pas mon absence. Je ne connaissais pas beaucoup de monde. Djamal était le maître des cérémonies et le personnage principal. Arlette s'amusait avec Albert.

Je me suis déchaussée. Les talons hauts me perçaient jusqu'a l'occipital et ils allaient bientôt me trouer le crâne. Je ne voulais plus que m'allonger par terre et dormir, tout oublier, mais je devais encore résister. La fin était loin. J'enviais les deux bébés qui étaient couchés dans des petits lits pliants, emmenés par leurs mamans prévoyantes.

Et mes fils ? Que faisaient-ils a cette heure-la ? Ils ne se doutaient pas que leur mere était une jeune mariée qui fetait ses noces. Je ne les avais plus vus depuis exactement un an, cinq mois, deux semaines et trois jours. Comment avaient-ils grandi et évolué entre temps, loin de moi ? Je leur téléphonais chaque dimanche a midi, apaisée apres la messe. Je rigolais, je racontais mes exploits d'étudiante savante, ensuite je présentais a maman la meme version optimiste truquée. Qu'allaient-ils tous penser lorsqu'ils allaient apprendre la vérité ?

Djamal comptait les cheques reçus, sans me les montrer. Il m'a donné celui d'Arlette, libéré a mon nom. Nous ne partions pas en voyage de noce, il dégageait sa parole, parce qu'il travaillait et nous devions chercher un endroit ou loger. Il voulait acheter une maison ou un appartement, mais rien de ce qu'il trouvait ne lui convenait. J'avais insisté d'établir un contrat de mariage qui stipulait la séparation des biens. Je savais ce que c'était la communauté. Je n'avais pas encore fait le partage avec mon ex et je ne voulais pas profiter des biens de mon actuel mari, ni payer ultérieurement ses éventuelles dettes.

Je suis allée a la préfecture avec le livret de famille, mais, comme mon époux n'avait pas de piece d'identité, mon visa restait valable jusqu'au 13 juillet. J'ai dit a Djamal que je dégageais vite a Bucarest, avec l'argent qui me restait. J'allais rentrer avant le déménagement.

J'ai été reçue chez moi comme une fée tombée du ciel. Mes garçons avaient beaucoup changé d'aspect. Ils commençaient a se ressembler. Lorsque je les avais quittés, ils étaient opposés. Entre temps, le brun était devenu châtain foncé et le blond cendré avait tourné au châtain clair, les yeux noirs étaient marrons et les bleus, verts, le grassouillet avait maigri et le maigrichon avait grossi. L'un m'avait dépassée en hauteur, l'autre s'était hissé au-dessus de mes épaules. Nous nous sommes pris tous les trois en photo, comme a mon départ, en noir et blanc, au meme endroit dans le parc de mon enfance, devant un appareil centenaire a trépied, resté l'unique a la disposition du public.

Le cadet ne savait pas que j'avais divorcé de leur pere. L'aîné avait gardé le secret, comme a Noël, lorsque nous préparions les cadeaux.

Cette fois, c'était une mauvaise surprise, que nous retardions.

Etais-je rentrée définitivement ? Quand est-ce qu'ils allaient me rejoindre, avec leur papa ? Pourquoi ne dormais-je plus chez eux ?

Le grand se dépechait a répondre a ma place, en trouvant des motifs.

Ma mere s'était amoindrie et elle quittait rarement son lit. Elle me demandait de lui parler en français, comme lorsque j'étais gamine. Elle voulait etre au courant avec la langue actuelle et vérifier mes progres. Je lui cachais mon mariage et l'interruption de mes études.

Par contre, mes amis me recevaient partout avec < Vive la mariée ! > et fetaient chaleureusement ma réussite totale, en tant qu'écrivain et jeune épouse française, heureuse, amoureuse, adorée.

Mon Raphaël aux yeux bleus était l'un des plus grands architectes de la tranquille et coquette ville de province, ou il allait acheter une maison pour nous. Meme s'il était moins âgé que moi, superbe comme aspect, avec un fond profond, il m'avait choisie parmi tant d'autres. Il me chérissait, il se mettait a mes pieds, il m'offrait tout ce que je désirais. J'étais dégagée des soucis antérieurs et je redémarrais a zéro.

Je croyais en ce que je disais, parce que j'avais effacé les mauvais souvenirs, il me manquait et je voyais de loin ma nouvelle vie en rose.

Avant de rentrer, j'ai trouvé le moment propice pour avouer a mon fils aîné ce que j'avais fait. Il m'a surpris avec sa réaction. Il était vraiment content de cet événement. Il n'avait plus a s'inquiéter pour mon sort, comme jusqu'alors. Il préférait me savoir en sécurité et voir que ses parents étaient devenus des amis éloignés et non pas des ennemis contraints a vivre ensemble. Il aimait les architectes !

Maman sentait que je lui dissimulais des faits. Nous parlions pour la premiere fois entre femmes. Elle avait eu tort de s'immiscer trop dans mon couple, mais, durant des années, elle m'avait cru comblée par mon ex. Je ne m'étais jamais plainte et elle était tombée des nues en apprenant que j'avais demandé le divorce. Elle se rappelait ce que ma nourrice lui avait dit : < Si cette fille pleure, ce n'est pas pour rien et il faut croire dans sa douleur >. Je devais me dégager alors, devant elle, du fardeau que je portais surement sur mes épaules. Allais-je me remarier ? Elle l'avait osé avec mon pere, le grand amour de sa vie, contrairement a la volonté de sa mere. Elle n'attendait que ça de moi !

Elle a été ravie d'apprendre que c'était du déja fait et elle m'a bénie.

Je suis rentrée a Lons sereine, soulagée par mes aveux. Djamal m'a dit que nous devions vite dégager l'appartement et déserter ailleurs.

Nana Hatieganu