Nana Hatieganu

Jeux de Dés (26)

La Désertion

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Je n'ai meme pas eu le temps de défaire ma valise apres ma désertion a l'étranger, qui était mon pays natal. Durant mon absence, Djamal n'avait pas trouvé un logement et la seule solution était de déposer tout ce que nous avions dans le grenier du propriétaire. Je faisais des cartons, que je montais un par un a l'étage d'au-dessus.
      J'étais obligée de ranger aussi ses affaires a lui, qui n'avait pas pris son congé, pour déserter les tâches d'un nouveau déménagement provisoire. Je vidais les tiroirs de son bureau, en lui laissant le tri des ses papiers. Je suis tombée, sans le vouloir, sur des chéquiers qui ne lui appartenaient pas et des pieces d'identités avec sa photo, mais sous divers noms, qui coincidaient avec ceux des carnets bancaires.
      Lorsque je lui ai montré ma découverte, il m'a expliqué qu'un individu malhonnete avait fait cela, qu'il avait eu des ennuis avec la police et que celle-ci lui avait confié ces documents comme preuves.
      Je le conseillais de les bruler, si les faits n'étaient plus d'actualité, surtout qu'il y avait des cheques qui pouvaient etre encore utilisés.
      Il allait les détruire une autre fois, parce qu'il était trop occupé alors. Nous étions le 31 mars et nous ne savions pas ou habiter le lendemain.
      Nous avons visité un gîte rural des alentours, qui ne lui convenait pas, puis un autre, qu'il a pris pour deux semaines. Le cout était celui d'un loyer mensuel, plus le prix de l'essence pour les déplacements.
      Je restais seule avec Mimi tout le long de la journée. Djamal mangeait a midi sur place, au restaurant, afin de faire des économies. Je me baladais dans les champs qui m'entouraient, sans le cabot idiot que j'enfermais dans le logis, meme si son maître croyait le contraire. Je m'interrogeais pourquoi Manou, qui occupait toute seule une si grande maison, ne nous avait pas abrités et dépannés momentanément.
      Djamal avait une résidence secondaire inoccupée au bord de la mer.
      Une idée sensée, était de déserter la ville et d'y partir en vacances. Il a apprécié mon initiative. En plus, nous pouvions visiter St. Tropez. Il connaissait la-bas un couple, dont l'homme était d'origine roumaine.
      
Nous sommes partis chez eux. C'était la premiere fois que je voyais une villa méditerranéenne, couleur rose, a plusieurs niveaux décalés graduellement par des terrasses, des loggias et des balcons, avec piscine et tout le toutim dans une végétation luxuriante, envahissante.
      
Ils nous ont accueillis avec un exquis repas régional et en mettant a notre disposition toute la maison. Ils se retiraient dans un cabanon caché dans leur terrain, ou ils habitaient lorsqu'ils louaient le reste.
      
Raphaël s'est déshabillé entierement et il s'est allongé sur un fauteuil bain de soleil. Nos hôtes dénudés servaient des boissons rafraîchissantes sur un chariot bar. Moi, j'étais en tenue d'Eve sur une balancelle, puis, je nageais émerveillée par ce qui m'arrivait dans ce paradis inédit, interdit. Je me sentais devenir une naiade nomade, qui ne craignait pas la noyade, une sirene sereine, une ondine divine.
      
Le vieux monsieur né en Roumanie, la terre qu'il avait quittée depuis longtemps, faisait des efforts évidents pour me parler dans notre langue maternelle. Je lui ai confié mon livre publié a Bucarest.
      
Le lendemain, il était enthousiasmé. Il l'avait lu d'un seul trait, durant la nuit. N'étais-je pas un peu juive sur les bords, comme lui ? Sinon, comment expliquer mon intelligence inattendue, aiguë, pointue et ma maniere raffinée, futée, dissimulée de penser et de m'exprimer ?
      
Non, je ne le croyais pas, meme si je ne connaissais pas exactement mon arbre généalogique compliqué, plein de boutures et de nervures.
      
Il pouvait nous héberger tant que nous le voulions, surtout moi, qui ne travaillait pas et qui avait trouvé l'endroit idéal pour écrire, créer.
      
Nous devions déserter avant la rentrée au boulot de Djamal. Il avait loué, a partir du 1 er mai, un logement a Lons. Nous passions au cap d'Agde les derniers jours de ce mois-la d'avril ensoleillé. Ainsi, j'ai remplacé mes derniers souvenirs odieux par une réalité plus radieuse.
      
Je me suis retrouvée dans le chef-lieu du Jura, logée dans un studio situé au rez-de-chaussée d'un bâtiment de banlieue. Je passais mes journées en faisant les courses quotidiennes, en préparant des repas médiocres et en enrageant de m'occuper de Mimi, le chiant gâté.
      
J'ai reçu une lettre de la part de l'un des deux inspecteurs généraux de mathématiques qui m'avait examinée au concours. Il savait que je n'étais pas rentrée chez moi et il m'avait trouvée grâce a ma famille.
      
Que devenais-je ? Ou en étais-je avec mes écrits interdisciplinaires ?
      
Aux carrefours des interrogations existentielles ! Je vivais dans la crasse, je dormais par terre, sur un matelas dégueulasse, avec un chien entre moi et mon nouveau mari, et je ne faisais pas de projets d'avenir. Je subissais, je subsistais. J'avais déserté mes reves insensés, déplacés.
      
Le jour de mon anniversaire, Djamal ne m'a pas préparé un cadeau, il s'en fichait de telles fetes, il avait d'autres problemes a résoudre.
      
J'ai déserté le studio et je suis partie seule, le long de la riviere qui menait au centre ville, jusqu'au plus huppé restaurant de la cité. Je me suis offerte un dîner personnalisé, de haute gamme, qui me décevait.
      
Djamal m'a rejoint, sans m'expliquer comment il l'avait fait, en acceptant tout ce que je lui offrais a manger. Il m'aimait et il avait déniché notre futur foyer. Une maison de plain-pied, situé dans les environs, en plein fond d'un bled perdu dans la campagne jurassienne.
      
J'étais comblée ! Est-ce qu'il savait ce que je désirais ? Il revait ! Comment allais-je me déplacer, moi, la citadine anodine, qui avait vécu dans une capitale, sans avoir besoin d'un permis de conduire ?
      
Il allait me le payer et m'acheter la bagnole que je choisissais !
      
Cette perspective ne me réjouissait pas tellement, mais j'appréciais sa générosité. Je n'appréciais pas les voitures et je n'adorais pas la nature,
seulement pendant les vacances, pour une durée déterminée.
      
Nous avons commencé a retaper son pavillon ou j'allais demeurer. Chaque jour, apres la sortie de son boulot, nous y allions travailler. Je lui demandais de renouveler sa réelle carte d'identité ou son passeport, afin de prolonger mon visa et de m'inscrire a une école de conduite.
      
Cela l'embetait, l'énervait, l'irritait a tel point, qu'un soir, en partant vers notre nouvelle résidence, il m'a donné une claque, en disant que c'était tout ce que je méritais. Pas un sous a dépenser pour mon permis ou pour mes papiers compliqués d'émigrée qui l'encombrait !
      
Au premier feu rouge, j'ai ouvert la porte et je suis descendue. J'étais encore en ville et je pouvais retourner sur mes pas. Il a essayé de me retirer dans la voiture, mais je m'opposais et les véhicules qui suivaient klaxonnaient. Il a fait demi-tour et il m'a suivie. Chaque fois qu'il s'arretait, je me roulais dans l'herbe adjacente et je criais au secours. Il n'osait pas insister. J'allais directement a la police.
      
J'étais une épouse battue et je désertais. Que devais-je faire ?
      
Me calmer et leur présenter un certificat médical, des témoins.
      
Je n'en avais pas et j'étais détachée de tout. Je désirais me relaxer.

Nana Hatieganu