Nana Hatieganu

Jeux de Dés (27)

Le Détachement

Microsoft Romania
 

J'étais en blouse tachée et pantoufles de travail. Je souhaitais seulement avoir ou dormir cette nuit-la, loin de mon conjoint.
      Ils ont donné des coups de fils et ils m'ont trouvé une chambre d'hôtel, qu'ils prenaient a leur charge. Ils s'occupaient des formalités.
      
Je me suis reposée sans penser a quoi que ce soit, sauf a ma santé.
      
Le lendemain, ils m'ont remmenée au poste de police. Djamal était dans la salle d'attente. Nous nous ignorions réciproquement.
      
Le commissaire qui m'a reçue dans son bureau me regardait d'un air dédaigneux. Mon aspect laissait a désirer : une femme de ménage avec le maquillage mal enlevé, dépeignée, en tenue négligée, froissée.
      
Il tenait dans une main plusieurs passeports. Il me les a montrés. Est-ce que je les reconnaissais ? Savais-je de quoi il s'agissait ?
      
Oui ! Des faux papiers roumains, qui avaient infesté notre pays et l'étranger apres la chute du communisme. On les obtenait n'importe comment, en tant d'exemplaires et de formules qu'on voulait, si l'on savait contacter les gens qu'il fallait et si l'on pouvait payer les prix demandés ! Mais, mon laissez-passer international était légal. Il n'avait qu'a faire une expertise ou au moins le comparer aux autres. En plus, il n'était pas touristique, mais professionnel. J'étais venue en France recrutée par l'Education National, suite a un examen dur, et c'était l'état qui avait réglé le visa de long séjour, durant mon contrat.
      
Je me détachais et je m'en fichais totalement des contrefaçons qu'il me présentait. Elles étaient courantes et nombreuses dernierement.
      
Mon probleme était autre. J'avais épousé, dans un pays civilisé, un homme qui avait porté la main sur moi. Hors de question d'accepter un tel geste ! Cela ne m'était jamais arrivé de ma vie, meme si parfois je le méritais peut-etre. Mais, sans aucune raison valable, c'était encore pire ! Je ne voulais plus vivre sous le toit de mon mari.
      
Si je me présentais devant lui et ses collegues dans cet état-la, c'était parce que j'avais pris la clé des champs, en me réfugiant chez eux.
      
Il a appelé Djamal, dont il avait pris la déposition avant et il a procédé a une confrontation. Sa conclusion était que, meme s'il faisait de la musculation avec mon époux, ce n'était pas un motif pour etre induit en erreur par celui-ci. J'étais quelqu'un de correct, digne, qui ne méritait pas d'etre traitée de cette façon-la. Il était d'accord avec notre séparation temporaire de domicile, le temps de mieux réfléchir a notre relation. Il allait nous accompagner chez nous pour récupérer mes affaires et il s'occupait de mon placement dans un foyer d'état.
      
J'ai pris ma valise rouge, celle que je traînais apres moi depuis mon voyage a Bucarest et qui tenait place d'armoire dans le petit studio, en laissant dégoutée toutes les autres choses qui m'appartenaient.
      
Je suis rentrée au meme hôtel, ou une assistante sociale m'attendait. J'allais obtenir un logement, mais seulement dans une semaine.
      
Ce jour-la, c'était la fete de la musique. Je restais pendue a la fenetre, je regardais les gens heureux qui s'amusaient, les couples qui se serraient et je pleurais avec des hoquets, comme Mimi de Puccini.
      
Puis, je me suis déguisée en top model de haut de gamme et je suis sortie de ma chambre. En bas, le bal musette battait son plein. J'ai dansé avec tous les vieux soulards du bar, ravis de revivre pour un instant leur jeunesse et leurs fantasmes d'antan. Je me laissais conduire sur tous les rythmes, en pensant a papa, qui m'avait appris a apprécier ces mélodies-la, depuis gamine, en me hissant dans ses bras.
      
Lorsqu'un défilé de majorettes est passé, j'ai emprunté la coiffe a pompon et le bâton de commandement de l'une d'entre elles et je me suis enrégimentée pour un moment, en faisant le délice des passants, qui remarquaient en rigolant un mouton de Panurge a cinq pattes.
      
J'ai parcouru le centre ville pour me déchaîner tour a tour sur la musique disco, rap ou techno. Je savourais a plein temps le présent.
      
Dans moins d'un mois mon visa expirait et je ne voyais pas la suite.
      
J'ai téléphoné a Arlette, afin de la mettre au courant de ma décision. Elle est venue tout de suite a Lons et elle m'a emmenée a Dole. C'était dangereux de rester dans la meme localité que Djamal et l'hôtel me revenait cher. Elle et Albert me parlaient avec une entiere franchise, chaleureusement et je faisais contre mauvaise fortune bon cour. Avec eux je redevenais rassurée, souriante, confiante, amusée et détachée de mes divers problemes, que je relativisais et je banalisais.
      
Arlette m'a conduit en voiture a Saint-Claude, m'a donné une somme d'argent que je devais accepter, car c'était un pret pour me dépanner, et elle m'a déposée a l'institution qui me prenait en charge.
      
On m'avait réservé une chambre dans un F4 situé au 7 e étage d'une tour d'un nouveau quartier. J'allais habiter avec une Portugaise et une Algérienne. Personne ne devait savoir que c'était un logement social et ou il était situé, sinon je perdais le droit de l'occuper. Le séjour, la cuisine et la salle de bain étaient en commun, mais chacune avait sa piece privée. La mienne, donnait sur un beau panorama montagneux. Nous avions tous les appareils ménagers nécessaires, les accessoires et d'autres choses utiles, indispensables, sauf la nourriture. Nous percevions 200 F par semaine, que nous gérions d'apres nos besoins.
      
Pour moi, le compte était fait : 40 F pour la carte téléphonique hebdomadaire, 100 F pour les cigarettes et le reste pour les aliments.
      
J'étais étonnée par la maniere tellement civilisée dont des étrangeres qui résidaient en France étaient accueillies par les autorités. La Portugaise avait quitté sa famille qui l'empechait de continuer ses études. L'Algérienne était tombée enceinte a Paris et elle fuyait sa communauté ethnique. Elles étaient arrivées avant moi dans ce logis.
      
Je faisais le trait d'union entre ces deux femmes différentes, qui avaient des vifs différends. La jeune avait été éduquée en France, l'autre dans son pays d'origine. La premiere se plaignait de la seconde qui profitait trop, sans habileté, de son amabilité civilisée et du fait qu'elle allait bientôt accoucher, dans six mois ou moins. Des qu'elle touchait son argent, elle s'empiffrait aux restaurants et aux traiteurs locaux. Apres, elle bouffait tout ce que l'autre achetait, en prétextant qu'elle avait des envies débridées, motivées par sa future maternité.
      
D'ailleurs, des que je m'étais absentée pour un moment, j'ai constaté qu'elle avait fouillé dans mes affaires et qu'elle s'était maquillée lourdement avec tous mes fards. Je l'ai prise a part et je lui ai expliqué que cela ne sa faisait pas et qu'elle n'avait pas le droit d'agir ainsi. Nous étions dans la meme merde, chacune avec un budget égal, destiné a nos nécessités appropriées. Nous assumions intégralement notre condition et nous respections l'intimité d'autrui.
      
A partir de ce moment-la, tout allait bien. Je mangeais peu, renfermée dans ma chambre, et j'écrivais beaucoup, en regardant par la fenetre le paysage qui m'inspirait. Je me sentais tellement bien, détachée de la réalité entourante. Je débarquais sur une île tranquille.

Nana Hatieganu