Nana Hatieganu

Jeux de Dés (23)

Le Décalage

Microsoft Romania
 

J'attendais la police, devant la cabine téléphonique d'ou j'avais passé le coup de fil, avec mon éternelle valise rouge calée contre moi.

Jamel avait conduit en accélérant de plus en plus fort, en stoppant brusquement pour m'abandonner dans une foret, en reprenant sa course contre la montre afin de trouver un meilleur endroit pour me tuer, en tournant le volant comme un dément, en rigolant et en pleurant. Je n'avais pas bougé, je n'avais pas parlé, j'avais prié tout le long du trajet. Une fois arrivés a son studio, il avait essayé de s'égorger avec un couteau qui ne coupait pas, il avait avalé une boîte de somniferes qu'il a dégueulés dans le lavabo, puis il s'était endormi. A la dérobée, lucide, j'avais fait mon bagage et je l'avais quitté.

Il est apparu avec Mimi qui faisait pipi. C'était surement lui qui l'avait réveillé si tôt. Il m'a aperçue étonné. Que faisais-je a cet endroit, en me trimbalant avec mes affaires ? J'étais ridicule ! Ou allais-je déguerpir ? Comment ? Pourquoi tout ce cirque-la ?

Le décalage entre nous était devenu insupportable, insurmontable !

Il ricanait. Il voulait voir la suite, cela l'intéressait vraiment ! J'étais pareille a une pouffiasse, qui faisait le poireau en quete de maquereau.

Un véhicule de police tournait en rond, loin, dans le camp vide des naturistes, a ma recherche. Je détournais l'attention de Jamel, en lui montrant le beau lever de soleil sur la Méditerranée, du côté opposé.

Finalement, la voiture m'a trouvée et elle s'est arretée devant nous.

Que se passait-il ? Etais-je effectivement décidée de décamper ?

Oui. Je maintenais ma plainte et j'étais prete au départ au hasard.

Je me suis assise a ma place, sans regarder derriere moi, ni meme jeter un coup d'oil furtif. Je coupais court le fil qui me liait au passé. Je vivais l'instant, je décrochais, je ne crochetais pas des projets.

Ils m'ont emmenée a Agde, puis a Béziers, pour aller a Montpellier.

C'était la qu'on faisait les rapatriements, mais nous étions un 31 décembre, tout était fermé et je devais décaler le départ de trois jours.

D'accord. J'étais depuis presque un an et demi en France, je n'avais plus d'emploi, je ne continuais plus mes études, je ne voulais plus entendre parler du mec qui m'hébergeait, mais, avec le peu d'argent qui me restait, je désirais un petit hôtel décent et un restaurant bienséant ou il y avait la possibilité de feter en groupe la fin d'année.

Cela ne les concernait pas tellement, ils allaient tout de meme se renseigner, mais avant, est-ce que je ne concédais pas une entrevue avec l'homme repenti qui attendait dans la salle d'a côté ?

Pourquoi pas ? S'il m'avait suivie jusque la, j'acceptais, devant eux.

Jamel est entré et il s'est jeté a mes pieds. Il demandait pardon, en larmes. Il m'aimait plus que jamais, surtout pour mon caractere en fer. Il avait passé des moments d'enfer. Il ne concevait pas sa vie sans moi. Il reconnaissait, il m'avait fait du mal, il avait été salaud, idiot et tous les autres mots qu'il méritait. Il avait pris trop de prozac, d'alcool et de l'ecstasy, il n'avait pas l'accoutumance et il avait disjoncté. Il ne se rappelait plus les faits, mais il était d'accord qu'il avait eu tort.

Il me demandait a genoux, devant tous, de lui accorder ma main !

J'étais embarrassée par son cinéma et touchée par ses paroles. Je n'étais plus une femme amoureuse, mais une sorte de mere soucieuse. Qui pouvait savoir les frustrations dont il avait eu part durant sa vie ? Mon retour en Roumanie était suicidaire. J'étais consciente de cela. Le mariage avec un Français restait ma seule bouée de sauvetage, mais j'en avais marre de tout, surtout de faire des compromis incompris.

De toute façon, j'avais trois jours a ma disposition. Je les lui offrais. Les policiers savaient ou me trouver pour m'emmener a Montpellier.

Raphaël était au septieme ciel. Il m'invitait feter La Saint-Sylvestre a Béziers, dans un bar tres huppé et chaud, a mille balles le couvert.

Il avait besoin des calages que seulement moi pouvait lui offrir, meme s'il y avait des décalages entre nous. Il ne m'obligeait a rien. J'avais la liberté de me comporter a ma maniere, comme je le pensais, et je devais uniquement lui dire, réagir, des qu'un truc m'ennuyait, me déplaisait, me nuisait. Il était la, mon homme a moi, pour m'écouter, m'apaiser et renoncer, s'il le fallait, a ses faux ou vrais défauts.

Je me suis mise une robe dorée, nouée au cou et ceinturée. Lui, il s'est mis a poil des l'entrée, avec une serviette sur l'épaule. Il voulait faire du sauna. Notre couple était en décalage total avec l'entourage.

Les hommes étaient en tenue de soirée sobre et les femmes en sous-vetements sexy. Un peu comme dans le < Déjeuner sur l'herbe > d'Edouard Manet, sauf que le dîner débutait, a la lueur des chandelles. Je pensais a < l'Immaculée Conception > de Paul Eluard, élaborée en collaboration avec André Breton, et c'était du < Donner a voir >. J'apprenais chaque jour des nouveautés. La vie méritait d'etre vécue !

Raphaël montrait son derriere au consommateurs, en cherchant l'endroit ou l'on pouvait prendre, pas seulement des bains de siege, mais aussi de vapeur seche, a la maniere finlandaise, comme c'était mentionné sur le prospectus. Il est rentré déçu, en posant son tissu-éponge sens dessus dessous. Une serveuse lui a dit en passant qu'il n'était pas tellement attirant s'il continuait a rester tout nu. Il s'en fichait et il s'en allait sur la piste de danse. J'étais contente d'etre seule a table et puis parmi les autres fetards, meme si je faisais note a part : totalement habillée, décalée de mon compagnon, l'homme de Cro-Magnon en version soumise a l'épilation. A minuit, tout le bazar des cotillons et des pétards. Heureux, surexcité, mon soupirant compromettant m'embrassait longuement, pour marquer le début de l'année ou il allait m'épouser. Il voulait monter sur le podium et annoncer nos fiançailles, puis faire un petit numéro de strip-tease.

Mais, ce n'était pas possible ! Il était déja dévetu. Il n'avait plus quoi enlever, sauf s'il s'était décidé a devenir un écorché. Il allait alors se tirer lascivement des lambeaux de peau, comme disait A. Allais. 

Il a calé. J'avais raison ! Il a remis son string, il s'est couvert de serpentins et confettis, il s'est attaché des ballons au cou et aux membres dénudés et il est parti faire le < Cheap and Dale > des dessins animés. Il a pris le micro, il a gardé un moment le silence, puis il a avoué ému qu'il était amoureux. Il m'a désignée. J'étais son élue !

Il me demandait en mariage devant une assistance qui applaudissait.

C'était vers la fin du carnaval et les participants appréciaient l'originalité de son déguisement et de son spectacle marrant. Ils m'ont pris sur les bras et ils m'ont déposée a côté de mon promis. Allez, je devais moi aussi enlever mes habits, comme eux, ou au moins faire un compromis : dénouer ma ceinture, ma robe et mon esprit trop rigide !

Non. Raphaël s'opposait. Ils n'avaient pas le droit de m'imposer ça.

Nous sommes rentrés a Lons pour annoncer la bonne nouvelle a Manou. Je ne devais pas lui dire ce qui s'était passé, ni qu'il était naturiste. Il avait déterminé la date des noces : La Saint-Valentin.

Nana Hatieganu