Nana Hatieganu

Jeux de Dés (21)

Le Dessein

 


Mon dessein était de prolonger le visa touristique, qui expirait à la fin du mois. Je n’avais pas encore trouvé une embauche et l’espérance mathématique diminuait chaque jour, en devenant infinitésimale, comme le calcul analytique sur lequel je me penchais avec acharnement, passionnément, en étant sur les rangs.

C’était un laplacien, un opérateur ancien, noté D ou Ñ 2 , appliqué à un scalaire ou à un vecteur. Je l’avais étudié jadis, en seconde année de faculté à Bucarest et je me rappelais vaguement de sa signification de ses utilisations, de son symbole. Je constatais avec étonnement qu’à l’Université de Besançon on l’abordait à peine en troisième cycle.

J’allais à la bibliothèque, j’empruntais les bouquins recommandés, je fouillais dans les fichiers pour retrouver ceux que j’avais épluchés au bon vieux temps, et je rentrais chez moi, chargée d’acquisitions.

Je m’asseyais à mon petit bureau devant la fenêtre, je regardais le rond-point d’en face, décoré avec des peupliers défeuillés, les bâtiments divers qui l’entouraient, puis, je me mettais à dessiner.

D’abord la place. Laplace avait établi avec Gauss la loi normale de la probabilité dont la courbe continue était une cloche, comme moi. Ensuite, je lisais des blablas sur le delta ou le nabla et je crayonnais l’esquisse d’un triangle bien posé sur sa base ou à rebours, dans un équilibre instable, comme moi. En fait, c’était une rotation sur soi-même, jusqu'à la position opposée, de la plus simple figure qui avait une surface et un intérieur, comme moi. Si l’on brisait un segment en trois, les extrémités ne se rejoignaient pas parfois et le résultat était décevant, comme moi. Alors, on devait prendre une droite et la casser successivement jusqu’à l’infini, pour obtenir une spirale anguleuse, plane ou spatiale, qui menait au sommet ou au gouffre, comme moi. La lettre grecque culbutait, s’arrondissait, perdait une pointe et se transformait en demi-cercle, le romain D, l’initiale du delta, l’étape finale du Danube, qui se jetait à la mer et se noyait, comme moi.

En plein cours, j’émettais des phrases bizarres, avec un accent déconcertant et des mots imprévus, incongrus, improvisés, inaccoutumés, mais je continuais le discours. Je soutenais mes idées en passant au tableau, où personne ne m’avait invitée, et je dessinais une suite de symboles de spécialité, qui étaient évidents, éloquents. J’exposais le cryptage des mathématiques visuelles, pas auditives, en adoptant un langage formel, artificiel, universel actuel, une sorte langue morte, comme le latin de Cicéron utilisé jusqu’au XVIII es pour des ouvrages philosophiques, théologiques et scientifiques. L’assistance me suivait, comprenait que «  "  » était opposé à «  $  », donc l’universel à l’existentiel, le «  D ou d  » à « S ou ò  », donc la dérivation à l’intégration, et que la diversité unissait les complémentarités dans l’unité « 1 », qui était un « O », comme moi.

A partir de ce point-là, je délirais pour les uns, j’étais en pleine créativité pour quelqu’un, mais je développais correctement les faits mathématiques récemment enseignés. Je ne faisais que concrétiser l’abstrait théorique par des dessins quasi artistiques.

Raphaël, mon architecte, pas le peintre, m’a annoncé qu’il avait pris une décision importante. Il m’a emmenée le soir dans le parc, il me serrait dans ses bras, il me donnait des baisers enflammés à chaque pas et il ne savait pas comment commencer ce qu’il avait à me dire. Il m’avait préparé un cadeau, une surprise, que personne d’autre n’aurait jamais fait pour moi. Il était allé à la Préfecture et il s’était renseigné sur ma situation juridique, qui allait bientôt devenir irrégulière en France. Je ne devais plus me faire des soucis pour mon avenir.

Il demandait, si j’acceptais pour la suite, d’être hébergée par lui.

Quoi ? N’avait-il pas préparé une bague de fiançailles et envisagé un mariage ? Avait-il le dessein indécent de me réduire en simple entretenue de passage ? Se contentait-il d’un concubinage ? Moi, non !

Ma réplique le déroutait et le déprimait. Il ne s’attendait pas à une pose si choquante, arrogante, de la part d’une étrangère dans la misère.

S’il ne m’assumait pas correctement, entièrement, j’étais capable de me débrouiller seule, sans son aide minable ! A minuit, j’étais avec mon sac de voyage à la gare. Tout était fermé et le premier train pour Besançon partait à sept heures du matin. Je pleurais en sanglots. Qu’allais-je devenir en peu de temps ? Mes profs m’appréciaient et je voulais continuer les études, mais comment allais-je survivre ?

J’aimais Raphaël, tout en connaissant ses défauts, et ma dignité était sûrement déplacée dans ce monde plus évolué que celui d’où je provenais. Il y avait peut-être une méprise réciproque sur la personne et les mœurs. Ses intentions étaient généreuses, prudentes, une étape à dépasser et à apprécier, selon les lois mises à jours en France.

Je suis rentrée chez lui. J’attendais jusqu’au matin pour m’en aller. Il était comblé par mon retour. Il me comprenait, c’était un compromis transitoire et son seul espoir était de m’avoir à côté de lui pour la vie.

Manou nous a invités à manger à la maison. Elle a trouvé le moyen pour me parler entre quatre yeux, en ouvrant les miens. Son fils m’adorait et son dessein était de nous voir mariés. Mais, elle n’était pas d’accord avec certaines choses inconvenantes qui se passaient alors, avec mon accord et à mon insu. Pourquoi acceptais-je la jeune qui habitait avec lui lorsque je partais dans l’autre localité ? Savais-je qu’il avait employé une femme de ménage, qui lui faisait le repassage et d’autres labeurs et faveurs nécessaires à un homme seul ? Qu’avais-je à cirer à l’université, tant que mes diplômes avaient été acceptés et que je risquais d’éloigner et de perdre son Jamel délaissé, exaspéré ?

L’essentiel était de savoir garder un mec, pas seulement l’attirer.

Lundi matin, j’ai dit souriante à Raphaël que je ne partais plus. J’avais renoncé pour l’instant aux études, car je l’aimais éperdument !

Il était heureux, un peu soucieux, mais enthousiasmé de ma décision spontanée. Il est parti victorieux au bureau situé au rez-de-chaussée.

A neuf heures, je congédiais l’employée de maison qui avait sa clef pour rentrer. J’ai mijoté un bon plat savoureux, que nous avons partagé à midi avec Christelle. Elle devait savoir que, dès lors, j’étais tout le temps présente, pas seulement les week-ends, lorsqu’elle rentrait chez elle et je venais en visite occasionnelle. Je parlais exaltée, les bras en l’air, comme une italienne fière, qui avait de l’amour, du pain, du vin et du nerf. J’allais démêler toutes les choses encombrées.

Je me déshabillais petit à petit, parce que j’avais chaud et j’étais naturelle, comme ceux qui pratiquaient le naturisme. Je suis restée en bas noirs, soutenus par un porte-jarretelles et en corset assorti, renforcé par des baleines métallisées, qui hissait des seins attirants. Je ne me dénudais pas totalement. Ce n’était pas encore le moment. Je ne faisais que dénouer des lacets et défaire mes affaires.



Nana Hatieganu