Nana Hatieganu

Jeux de Dés (20)

La Dérivation

 


J'étais la plus vieille des étudiants de la faculté de mathématiques, peut-être même de l'université. Mes collègues avaient pensé au début que j'étais l'un de leurs professeurs. D'ailleurs, lorsque je quittais les cours et je traversais les couloirs du bâtiment, les allées du parc, les annexes de cet établissement-là, je prenais des allures d'enseignante savante, de scientifique comique, de matheuse rigoureuse, de paumée agitée qui embrouillait ses dossiers, de personne austère qui étudiait.

Je dérivais sûrement d'un autre monde. On remarquait de loin mon accoutrement, sans tenir compte de mon fort maquillage de rattrapage.

A Sonacotra c'était pareil. J'avais une chambre dans un petit immeuble destiné aux filles et les dépendances étaient en commun. Lorsque je rentrais dans la cuisine, la conversation tombait, le silence s'imposait, comme si la vénérable surveillante exigeante inspectait.

En peu de temps, les jeunes m'ont acceptée, m'ont assistée, m'ont intégrée, mais je n'étais pas dans la place. Je m'isolais volontairement.

J'avais coupé la ligne téléphonique branchée en dérivation chez les féfés et je n'avais pas installé une autre. J'utilisais des cartes à puce pour passer mes communications. J'essayais de faire des économies.

Frédérique m'a transmis que Raphaël prenait souvent de mes nouvelles. Il était bien en fait ce gars-là ! Civilisé et amoureux de moi. Pourquoi n'allais-je pas le revoir ? Par exemple, en fin de semaine, hebdomadairement. C'était dommage de rompre si vite avec lui !

Le vendredi soir qui suivait, Raphaël m'a fait la surprise de me rendre visite. Il m'apportait quelques-unes de mes affaires déposées encore à Foucherans et dont il supposait que j'avais vraiment besoin.

Il m'a kidnappée, de mon plein gré, et il m'a emmenée chez lui. Christelle ne l'intéressait pas, elle était une simple locataire. Il n'avait jamais rencontré une femme si séduisante et intelligente que moi.

Je me laissais dériver par ses bras musclés qui m'enlaçaient, par ses paroles tendres qui m'émouvaient, par ses baisers qui m'ensorcelaient. Je n'avais pas imaginé aimer à tel point un homme qui, à son tour, me chérissait. Mimi restait au pied du lit. Il n'avait plus le droit d'y sauter.

J'ai pris en main les rênes de la maison, où j'étais la reine qui s'attelait à un travail en détail. Je rangeais l'attirail de ce caravansérail.

Cela tombait bien, parce qu'à la fin du mois Raphaël déménageait.

Il habitait l'une des propriétés de son associé qui venait d'être vendue. Nous allions vivre dans un grand appartement, appartenant toujours à l'autre architecte, sans payer de loyer, comme depuis un an. Il ne squattait pas ! C'était un arrangement légal entre lui et son égal.

Je suis rentrée en train à Besançon et je me suis plongée encore plus profondément dans la dérivation des fonctions et des mots complexes.

En même temps, je cherchais assidûment du travail. J'étais étudiante, mais mon âge ne me donnait pas droit à aucun des avantages réservés aux jeunes. Tout de même, je bénéficiais des tickets-repas pour la cafétéria et des prix réduits aux photocopieuses.

Je passais journellement à l'A.N.P.E.. Je lisais les offres d'emploi affichées et je demandais n'importe laquelle d'entre elles qui était susceptible de pouvoir être assumée par moi, à Besançon. Chaque fois j'étais refusée. Les motifs étaient divers, des subtilités que je n'avais pas remarquées ou supposées, comme quoi le contrat était destiné à une certaine catégorie sociale, tranche d'âge, spécialisation précise. Entre autres, mon haut niveau d'études était un handicap souvent mentionné. C'était dommage de ne pas travailler dans mon métier et prendre la place de ceux plus dépourvus que moi, démunis de différants diplômes. On ne me donnait même pas des formulaires à remplir, la possibilité de tenter ma chance dans quoi que se soit.

Un salarié, qui me voyait depuis des semaines devant son guichet, m'a finalement expliqué que, théoriquement, je pouvais obtenir du travail, mais pratiquement, non. Les lois Pasqua, qui s'appliquaient à ce moment-là, prévoyaient qu'un étranger avait droit à un emploi seulement si, durant 5 semaines, il n'y avait pas de candidat français. Donc, mon unique espoir était de tomber sur quelqu'un qui voulait, par exemple, dépasser les limites et découvrir les dérivées en roumain.

A peine alors, j'ai compris pourquoi je n'avais pas pu finaliser mon contrat au GRETA et aux autres établissements d'enseignement, qui avaient préféré mon dossier, mais celui-ci n'était pas le seul déposé.

Frédérique m'avait demandé de lui laisser la clef de ma chambre pour les week-ends. C'était elle ou son Antillais ou le Soudanais qui allait la prendre en main et la remettre le lundi dans ma boîte à lettres.

Mais, je ne voulais pas que mon logis passe pour un hôtel de passe ! Comment Raphaël, mon bien-aimé, allait-il réagir s'il apprenait que d'autres mecs me visitaient périodiquement dans mon habitat d'état ?

J'étais une ingrate ! C'était elle qui m'avait soutenue dans toutes les circonstances, qui m'avait aidée à remplir les dossiers de demande d'emploi, à trouver ce logement-là, pas cher, près de son chéri, marié ! Est-ce que je ne décelais pas les dérivations qu'elle avait conçues dans sa tête et creusées de ses propres mains pour pouvoir dévier le cours normal de sa vie pourrie et rencontrer son amant, de temps en temps ?

Elle avait raison. C'était une vraie femme qui luttait pour sa liberté !

J'ai séché les cours de vendredi pour lui rendre la clef dès jeudi soir. Raphaël prenait calmement sa tisane en tenue d'Adam en parlant de tout et de rien avec Christelle, en robe qui boutonnait par-derrière, en partant des saillies de ses chevilles jusqu'à sa nuque en stuc. Ils étaient émerveillés de me revoir plus vite que prévu. Elle s'est retirée dans sa chambre, en passant discrètement avant de se coucher vers la salle de bain. Lui, il s'est rhabillé à la hâte et nous sommes sortis au restaurant.

Le lendemain, nous transportions les meubles et les cartons, à pieds, dans le nouveau domicile qui était à deux pas de là, mais au deuxième étage. Christelle nous accompagnait, parce que l'appartement comprenait une dérivation assez écartée où elle pouvait demeurer indépendamment, sans déranger. En plus, elle avait loué à l'année.

Monsieur Bottin est venu nous donner le bonjour et un petit coup de main. Il a porté à deux reprises son parapluie largement ouvert et des petits sacs en plastique qui contenait des trucs légers. Ensuite, il a disparu avec Raphaël plus d'une heure, tandis que nous, les femmes, nous traînions en sueurs sous la pluie les pièces détachées du mobilier.

Pour la Toussaint, j'étais en vacances et je suis restée chez Raphaël plus d'une semaine. C'était une sorte de lune de miel. Nous faisions les courses ensembles, nous nous embrassions au plein milieu du magasin, nous nous baladions dans les rues en nous serrant fort l'un contre l'autre, nous courions au parc pour nous enlacer à la fin du trajet, nous nous adonnions à la musculation et puis, au lit, à l'amour.

Il disait qu'il allait déplacer des montagnes pour moi, que j'étais sa fée inespérée et qu'un avenir merveilleux se dessinait pour nous.

Nana Hatieganu