Nana Hatieganu

Jeux de Dés (19)

La Défiance

 


Pour le premier soir, Raphaël m'a proposée d'aller chez Daniel, son ami qui habitait un charmant chalet situé au bord du lac de Vouglans. Mais d'abord, nous faisions une balade en ville avec le chien en laisse.

Devant la porte de sa maison, une femme attendait. Dès qu'il l'a vu, il a fait un demi-tour court et il a traversé en courant la rue. La jeune maghrébine l'interpellait de loin en l'appelant Jamel. J'étais étonnée. J'ai rejoint l'homme. Il avait cru avoir aperçu un toutou blanc qui allait se faire écraser par une voiture. Il l'avait perdu de vu, mais heureusement l'accident ne s'était pas produit. Il adorait les animaux. De quelle femme lui parlais-je ? Il ne la connaissait pas, elle se trompait de personne, ce n'était pas lui qu'elle cherchait. Une folle !

Elle est venue vers nous, elle n'a rien dit, elle l'a seulement regardé longuement aux fond des yeux et elle s'est en allée la tête basse.

Nous pouvions enfin partir heureux chez Monsieur Bottin. C'était Daniel, mais Raphaël était très poli avec cette personne plus âgée que lui, qui nous a reçus avec jovialité, en nommant son copain Jamel.

Tiens ! Il se rendait soudainement compte du malentendu précédent. C'était peut-être l'une de ses sťurs qu'il n'avait plus rencontrées depuis longtemps. Effectivement, il avait deux prénoms, comme moi.

Je défiais mes craintes. Il contournait des choses, il usait parfois de subterfuges, mais ensuite il donnait des explications plausibles.

Après un dîner savoureux, où Daniel nous avait comblés de gâteries, je suis sortie avec Raphaël en amoureux pour admirer le ciel étoilé. Nous n'osions pas nous tenir par la main, ni nous toucher les épaules en marchant. J'ai vu une étoile filante. Lui aussi. Il avait fait un souhait : celui de m'embrasser. Nous nous sommes enlacés pour un long baiser romantique. Puis, nous sommes rentrés au chalet et nous avons dormi dans la chambre d'hôtes, dans deux petits lits superposés.

Le lendemain, Daniel nous a proposés de faire du bateau avec lui. Je m'attendais à un navire de plaisance qui faisait le tour du lac. Au Danemark, ma cousine avait un grand yacht qu'elle nommait barque. En France, une embarcation à pales ou à voiles avait un meilleur nom.

Je me défiais des mots que j'employais. Je pouvais être mal comprise et je risquais de vexer involontairement mes interlocuteurs. Daniel avait un chalet, pas une cabane, un bateau, pas une barque.

Raphaël adorait rester allongé sur la proue, en short, puis en string. J'ai constaté qu'il s'épilait en entier, sauf les aisselles et le bas-ventre.

Daniel plaisantait, le taquinait, le chatouillait, disait « jeux de main, jeux de Bottin », puis il s'excusait, car il était pour la paix des races !

Nous sommes rentrés à Lons le Saunier. Nous avons mangé dans la cuisine une salade, des haricots verts et un steak haché. Le toutou avait le même menu, servi dans une assiette comme la notre, et il était prioritaire en tout, sinon il jappait, il grognait, il ronchonnait après moi, il me menaçait avec des petites morsures dans mes chaussures. C'était Mimi, le petit minou à son papa chéri qui lui faisait plein de bisous. Traiter un chien de chat, ce n'était pas appeler un chat un chas.

Le plat de Mimi était inondé d'huile de tournesol. Il éprouvait un penchant pour ce produit onctueux dont le rancissement empuantissait l'environnement. La nappe, le tapis, les rideaux, les draps, les revêtements, les survêtements, les vêtements et les sous-vêtements du maître étaient infestés par des anciennes taches de graisse crasseuses.

Mon angélique Raphaël s'était allongé sur un canapé, en cache-sexe discret. Il me parlait comme dans les contes de Mille et Une Nuits, avec le cent et unième dalmatien omniprésent, tacheté de ce qu'il venait d'avaler, apaisé sur son corps qu'il idolâtrait, qu'il flagornait.

Je ne devais pas me fier aux apparences. Il était quelqu'un de très pudique, intérieurement. Il faisait de la musculation et du naturisme.

Moi aussi j'avais pratiqué un sport et du nudisme, mais sans mixité.

En France, c'était autrement. Il s'épilait, il se lubrifiait et il prenait certains anabolisants en raison de ses compétitions. Il aimait vivre naturellement, dans la nature, sans aucune couverture encombrante.

D'accord. J'acceptais l'idée et j'allais m'adapter à ses conceptions.

Alors, pouvait-il retirer son habit qui niait son concept de bonheur ?

Oui. Je n'étais pas née d'hier et j'avais déjà vu des hommes nus.

Alors, étais-je prête à le regarder tout entier sans le toucher ?

Pourquoi pas ? J'affrontais des situations plus risquées que celle-là.

Alors, permettais-je lui de se masturber, pour combler notre joie ?

Laquelle ? C'était triste d'étudier un mec qui n'avait rien à branler !

Raphaël, l'archange déchut, était déçu par ma réaction inattendue. Son Mimi le consolait en humant et en reniflant son membre circoncit.

Je me suis couchée dans une autre chambre, qui avait l'air moins malpropre. C'était une pièce qu'il allait bientôt louer à une étudiante. Elle débutait un stage à Lons et elle n'avait rien contre le naturisme. Dans le placard, j'ai vu des dessous de soie verte. La nuisette était trop large pour moi, mais les mensurations pouvaient être celles de Jamel.

Son comportement et mes découvertes m'inspiraient la défiance.

Il a dû partir en urgence chez sa mère qui venait de lui téléphoner. En rentrant, il a pris un sac de voyage dans lequel il jetait des objets féminins, nuisette incluse. Tout cela appartenait à la femme qui l'avait attendu devant la porte de la maison et qui s'était réfugiée ensuite chez Manou, le surnom de sa maman, qu'elle connaissait très bien. Elle était tout en pleurs, mais elle devait comprendre que c'était fini entre eux. Il lui rendait ses affaires et elle allait aller chez elle, à Lyon.

Je pouvais l'accompagner, sans être obligée de rencontrer cette nana-là, mais Manou désirait me voir. Je ne devais pas lui dire mon âge, que j'avais été mariée et que j'avais des enfants. C'était mieux !

Lorsque je suis restée en tête-à-tête avec sa mère, la première chose que j'ai faite a été de lui présenter mon statut personnel réel. Elle a beaucoup apprécié ma sincérité. Ce secret allait être notre complicité.

Jamel était un bon garçon, le meilleur de ses huit enfants, le plus réalisé dans sa vie professionnelle, mais il n'avait pas eu trop de chance avec les femmes. Etais-je peut-être celle qu'il allait épouser ?

Nous nous étions rencontrés récemment, nous nous ne connaissions pas vraiment, nous allions prendre notre temps. J'allais à Besançon pour travailler et étudier et nous allions nous voir que les week-ends.

Lundi, à la première heure, Raphaël insistait pour me conduire à la gare. Je pouvais partir seule, plus tard. J'avais un train rapide vers midi, après le petit déjeuner. Je glissais la clef dans sa boîte à lettres.

Quelqu'un sonnait à la porte. Une blonde exubérante, Christelle, envahissait les lieux. La nouvelle locataire occupait ma chambre.

En défiant mon amertume, j'ai quitté en souriant la maison.

J'étais contente de commencer mon boulot. Le contrat était prêt, mais nous ne pouvions plus le signer. Mon ex futur employeur ne savait pas ce qui s'était passé. Je me défiais de ça et j'allais à la dérive.

Nana Hatieganu