Nana Hatieganu

Jeux de Dés (18)

Le Démarrage

 


J’ai démarré une existence plus intense. Finie la rêverie ! Je devais bouger pour résoudre mes problèmes d’emploi, d’études, de logement.
J’avais déjà dit aux Féfés que leur hébergement devenait fictif à partir du 1er septembre, dans le sens que mon intention était de m’en aller dans la première ville universitaire où je trouvais une embauche. Jusqu’alors, je leur payais un loyer journalier et je leur confiais une importante somme d’argent, l’équivalent de mes dépenses totales d’entretien pour un trimestre. C’était une garantie de loyauté. Si j’étais obligée de rentrer chez eux ou d’y rester, j’acquittais d’avance.
Le GRETA de Besançon m’a annoncé par courrier qu’on avait retenu ma candidature. J’avais seulement à accepter mon emploi du temps et à signer le contrat. J’ai pris enthousiasmée le premier train à cette destination, mais l’institution débutait l’année scolaire plus tard.
Alors, je suis allée voir où j’en étais avec ma demande d’admission en troisième cycle, à la faculté de mathématiques de cette localité-là.
On n’en savait rien. On m’envoyait du Rectorat à l’Académie, d’un établissement à l’autre, d’un palier quelconque à celui supérieur ou inférieur, d’un bureau indiqué à un office de renseignements plus spécialisé, situé de l’autre côté de la cité, de gauche à droite, de haut en bas et réciproquement, plus en diagonales transversales, en oblique.
Mes déplacements fréquents sans aboutissements me coûtaient cher et je ne supportais plus de frapper à des portes fermées. La dernière, je l’ai ouverte avec un coup de pied décidé. Tant pis si j’étais arrivée en retard ! Ce n’était pas ma faute, mais celle de ceux qui m’avaient mal orientée et conseillée. J’avais le droit d’être inscrite en D.E.A. !
Je devais me calmer et présenter en bref ma situation conjoncturelle.
Je m’excusais, mais j’avais perdu ma patience, ma tolérance et même mon sens de l’humour. « Les douze travaux d’Astérix » était une bande dessinée et un dessin animé qui dénonçaient bien la réalité des paperasses dégueulasses et des formalités compliquées. J’étais dépassée par la complexité et l’incongruité des démarches illogiques que j’étais obligée à subir pour parvenir à mes finalités méritées.
Dans mon dossier c’était marqué que j’avais une licence en mathématiques notée avec un dix. Cela ne suffisait pas pour un D.E.A.
Mais, c’était une question de langage, de notation, de convention ! La licence n’était pas un licenciement, mais un diplôme équivalent au moins à bac+4, et le dix était sur dix, pas sur vingt, comme en France.
Je n’avais qu’à le prouver en emmenant des attestations de Bucarest.
Ah, bon ? Et eux, un centre universitaire autonome, attendaient-ils des renseignements de la part des particuliers intéressés, mensongers ?
Une fois mon discours démarré, personne ne pouvait plus m’arrêter. Je ne me marrais pas. Je présentais mon carnet d’études. On pouvait constater que j’avais fréquenté l’université durant cinq ans, sans redoubler, car les matières étaient différentes, et les notes ne dépassaient pas le dix, ni même en éducation physique, où j’avais pu obtenir au moins un onze. J’avais le plus haut niveau d’études de Roumanie et je prétendais l’admission en 3e cycle dans leur faculté qui tenait de ma spécialité. Ils n’avaient qu’à se renseigner, en tant qu’institution reconnue par la constitution de leur pays, auprès des autres universités, de la mienne aussi, mettre en balance les équivalences et juger mes compétences. D’ailleurs, on savait que les Roumains étaient les premiers dans toutes les compétitions mathématiques internationales, depuis au moins vingt ans, et que c’était de l’or gris qu’on réquisitionnait à tout prix, si l’on pouvait.
Après une semaine, j’étais reçue en D.E.A. Ma maîtrise était donc acceptée. En biaisant, j’avais eu la reconnaissance de mes diplômes.
Frédérique et son Antillais m'ont aidée à trouver un logement à Besançon, par l’intermédiaire d’un Soudanais à qui je plaisais. C’était un établissement nommé Sonacotra, tout près de la faculté de sciences. Le loyer et ma chambre étaient convenables, mais pas le prétendant.
J’allais démarrer une autre destinée et je me marrais des métèques et de tous les mecs. C’était marre. Je ne m’enlisais plus dans les marais de l’amour. Contre vents et marrées, je prenais en main ma liberté.
C’est alors que j’ai reçu le coup de fil d’un candidat envoyé par l’agence matrimoniale. Nous avons discuté au téléphone plus de deux heures. Sa voix mélodieuse, profonde, calme, m’envoûtait doucement.
Il se nommait Raphaël, il était architecte, il avait les yeux bleus.
Je l’ai invité à Foucherans et il est venu rapidement de Lons le Saunier. Il était grand, musclé, il avait une belle carrure et une jolie figure. Son air était timide et son regard tendre, lorsqu’il osait m’observer. Peu lui importait que j’étais plus âgée que lui de quatre ans, cela ne se voyait pas, au contraire, et j’étais tellement belle.
Frédérique tournait autour de lui avec des mignardises attirantes, conquérantes, qui annonçaient en elle une concurrente présente. Elle admirait ses traits de Kabyle viril et son corps bien fait. Nous parlions de lui à la cuisine, pendant qu’il s’entretenait paisiblement avec Fernand dans le jardin. Je me sentais assez attirée par cet homme-là.
Je devais me méfier de lui et le laisser immédiatement tomber. Les étrangers, les Arabes et surtout les Algériens n’étaient bons à rien !
Et moi ? Et son Antillais ? Et le Soudanais ? Etait-elle raciste ?
Non, mais elle savait faire les différences et accepter les exceptions.
Je n’entendais plus ses explications, je n’écoutais plus ses conseils.
J’ai dit à Raphaël que j’acceptais d’aller chez lui, pour le week-end.
Il a démarré la voiture en trombe, heureux de m’avoir à ses côtés. Il était beau, jeune, fort, intelligent, sensible, cultivé, réservé, gêné par ses origines africaines handicapantes parfois, même s’il était Français.
Mais, moi aussi j’étais née dans un autre pays ! Et puis, l’Algérie je la connaissais seulement par ce que j’avais lu dans Albert Camus. Nous pouvions faire des intéressants échanges de cultures différentes sur une belle terre d’accueil, la France, le rêve de mon enfance.
Il me montrait sa ville d’adoption, des bâtiments qu’il avait retapés, des maisons qu’il avait construites, la salle des fête qu’il avait conçue.
Nous nous sommons arrêtés devant le portail d’une imposante habitation. Une allée en pente menait dans un jardin sauvage, d’où l’on s’apercevait que l’édifice, assez délabré, comportait trois étages.
Voilà ! J’étais arrivée à sa résidence principale. Il était une sorte de prince solitaire qui, trop absorbé par son travail, était resté célibataire. Il avait un chien de compagnie, renfermé dans ce triste palais.
Dès que Raphaël a ouvert la porte du rez-de-chaussée, qui s’avérait être un garage et une cave, un caniche aux yeux bizarres a démarré vers moi et il s’est jeté à ma gorge, d’où son maître l’a décroché difficilement. Le toutou grognait menaçant, en léchant assidûment partout son seigneur adoré. Il manifestait ainsi sa jalousie. Méfiance était mère de sûreté. Je devais moi aussi me défendre et me défier.

Nana Hatieganu