Nana Hatieganu

Jeux de Dés (17)

Le Déroulage

 


Je roulais ma bosse comme le Bossu, en cachant mes espoirs déçus.
J’avais entamé plusieurs affaires à la fois, mais je n’aboutissais pas à grand-chose. Le temps s’écoulait en ma défaveur. La fin du mois d’août était une épée de Damoclès suspendue au-dessus de moi par un fil de plus en plus fragile. Si elle se détachait, j’allais l’utiliser pour me faire hara-kiri. Qui rit en dernier est le vainqueur de toute douleur !
Décébal, le roi des Daces, mes ancêtres, s’était suicidé conformément aux traditions, en se marrant du conquérant romain Trajan. Ce n’était pas une capitulation, mais une délibération qui roulait vers la dérision.
J’avais envoyé des demandes d’emploi bien soutenues par des dossiers complets, des lettres de motivations et des justifications réelles, compréhensibles, dans diverses régions de la France, pour l’enseignement, la formation continue et les domaines qui tenaient à mon métier. J’avais même essayé d’autres débouchés hasardés.
Aucune réponse. Les Français étaient en congés payés et je me roulais les pouces. De toute façon, je n’allais pas rentrer en Roumanie.
Je faisais contre mauvaise fortune bon cœur, en me marrant. Même à l’église, je regardais autour de moi pour détecter le pratiquant capable de devenir mon prétendant, celui qui allait demander ma main. Lorsque j’étais gamine, ma mère me racontait qu’Ovide avait été relégué à Tomes, au bord du Pont-Euxin, le large hospitalier, parce qu’il avait écrit « L’Art d’aimer », un œuvre érotique qui racontait parfois les rencontres, les avances et les manigances qu’on pouvait faire dans les basiliques antiques. Avec le temps, la ville de son exil était devenue Constan?a, la bienheureuse, et le large maritime, la mer Noire, à cause de ses brouillards, mais les mœurs n’avaient pas trop changé. Frédérique me conseillait d’aller faire le tour des cimetières, où l’on était sûr de croiser des veufs esseulés, prêts à se remarier.
J’écrivais dans mon cabanon la version française de mon bouquin, de plus en plus éloignée de l’original. Cela devenait une création, une récréation élaborée, faite avec une dévorante passion du langage.
C’était un déroulage d’assertions et d’insertions, traduites parfois mot à mot du roumain, en prenant des mauvais sens, mal digérés par des autochtones comme Frédérique. Elle mettait sur l’ordinateur mes divagations d’occasion, mais elle doutait de mes phrases, de mes extases et de mes emphases littéraires. En plus, son outil sophistiqué déconnait, en effaçant les passages qu’elle avait oublié d’enregistrer.
Je faisais des pauses fréquentes, j’éclaircissais mes idées et j’étudiais le gazon. Je cherchais assidûment un trèfle porte-bonheur.
Un matin, j’ai trouvé un, puis plusieurs, dotés de plus de feuilles que je m’attendais : quatre, mais aussi cinq, six, sept. Un miracle inespéré, inopiné, contrefait. Etait-ce une conséquence des radiations nucléaires de Tchernobyl ou, comme dans une pièce de théâtre qui roulait à Bucarest, « L’effet des rayons gamma sur les anémones » ? C’était Fernand qui les avait semés pour me faire un plaisir et aider le destin.
Frédérique m’a proposé de sortir en boite de nuit un vendredi, lorsque c’était gratuit pour les femmes. Je l’avais déjà fait avec Arlette et mes collègues de travail dans un autre endroit, où c’était plein de nos élèves. Ici, la musique était rétro et musette. Nous avons pris un gin-fizz et nous avons commencé à faire la tapisserie. Après une demi-heure, je n’en pouvais plus. J’ai dit que j’allais seule sur la piste de danse. Frédérique m’a retenue. Cela ne se faisait pas en France !
Un paysan venu directement du champ, ruisselant de la sueur du labeur, m’a invité à une valse. J’ai refusé avec un petit sourire et en lui tirant ma révérence. Frédérique était debout et elle a accepté ce qu’il ne lui avait pas demandé. Elle tournait heureuse dans ses bras, ensuite dans ceux des autres. Dès qu’elle apercevait un homme libre, elle l’attaquait avec une gentille proposition et elle se jetait sur sa proie.
Au lieu d’avoir le tapis rouge déroulé devant moi, j’étais tenue à l’écart. La plupart des couples étaient constitués d’avance ou en train de se former. Soudainement, spontanément, je me suis lancée au milieu du tourbillon des danseurs et j’ai fait mon numéro de tango, en solo. C’était évident que j’avais du talent et des cavaliers à mes pieds.
Un convoi de convoyeurs de cœurs se déroulait devant moi et je les acceptais à tour de rôle comme partenaires. Je me laissais conduite par eux, je leur souriais timidement, je les regardais au fond des yeux et, à un moment donné, je posais à chacun la même question : voulaient-ils m’épouser, à la mairie, dans moins de deux semaines ?
Ils se barraient tous, instantanément, avec effroi, sans réplique, avec des gestes d’humeur. Ils ne dégustaient pas l’humour de l’amour.
Une pierre qui roulait n’amassait pas mousse et je ne prenais pas les mouches avec du vinaigre. J’étais contrainte à rouler d’autres projets.
Cela faisait déjà un bon moment que je n’avais plus aperçu Frédérique. J’étais inquiète et je la recherchais partout. Elle est réapparue à la clôture du bal, accompagnée par un jeune Antillais.
Il y avait un hôtel à côté de cette boîte-là et elle avait pris son pied.
Où ? Aux fesses, comme moi ? Ah ! Les hommes ! Des gnomes.
Mais pas du tout ! Tous étaient bien à leur façon. Elle aimait le 69.
Quel département ? Nous étions dans le 39, où j’ai fêté mes 39 ans.
Je ne comprenais rien de ce qui se passait autour de moi ! Elle en avait ras le bol de son mari, elle utilisait le téléphone rose, le godemiché et d’autres palliatifs. Elle avait rencontré après moi tous les mecs racolés par l’agence et que j’avais rejetés, pour les consoler. Nous allions dire à Fernand que le charmant Antillais était mon amant.
Le film se déroulait trop vite devant mes yeux. C’était une comédie ancienne, muette, en noir et blanc, réactualisée, remixée, métissée.
Je m’étais bien fait rouler par Frédérique, mais je m’en moquais.
J’ai proscrit les médicaments euphorisants prescrits par son médecin, j’ai cessé de rêver et j’ai commencé à réfléchir logiquement.
Mes diplômes n’étaient pas reconnus en France, même si j’y avais enseigné, au lycée, durant une année. Le contrat expiré, rien n’était plus valable. J’étais obligée à faire les équivalences à l’université. Afin de repasser mes examens et de subsister, je devais travailler.
Pour étudier ou trouver un emploi, j’avais besoin d’un nouveau visa. Pour obtenir un visa, j’avais besoin d’un emploi ou faire des études.
C’était le chien qui se mordait la queue. Comment sortir de ce cercle vicieux, qui se roulait autour de moi et me serrait de plus en plus fort ?
J’avais trouvé un moyen d’échapper, le mariage, mais c’était fichu.
En faculté de mathématiques, on m’avait enseignée que, si l’on trouvait une solution, il fallait toujours vérifier si elle était l’unique.
J’ai creusé ma tête et j’ai décelé encore une possibilité : les Féfés pouvaient m’héberger en tant que voyageuse amoureuse de la France.
Si j’étais mise à la porte, je rentrais par la fenêtre. J’ai obtenu un visa touristique de trois mois. Ma vie redémarrait encore une fois.

Nana Hatieganu