Nana Hatieganu

Jeux de Dés (16)

Le Déroulement

 


Frédérique m’a proposé l’inscription dans une agence matrimoniale.
Cela ne m’attirait pas beaucoup, car je roulais des doutes dans ma tête. Ceux qui recouraient à un tel expédient devaient être des tarés.
Elle m’a expliqué qu’en province surtout c’était du sérieux. Les personnes qui se retrouvaient seules à cause d’un divorce, du décès de leur conjoint ou d’un célibat prolongé par les nécessités de leur travail, avaient du mal à faire autrement des rencontres valables, durables.
J’étais intéressée par le déroulement des événements à suivre. Je lui ai donné carte blanche et j’ai fait son jeu risqué qui m’amusait.
Une dame de Dole est venue chez nous un matin pour établir mon dossier, classé à la rubrique des mariages. Nous avons négocié un prix acceptable, étant donné le fait que dans un mois et demi j’allais probablement rouler de gré ou de force vers la Roumanie.
Je lui ai présenté des documents qui confirmaient mon état civil et ma profession. Elle a consigné mes apparences et mes doléances, sur lesquelles nous sommes tombées d’un commun accord avec tolérance.
J’allais recevoir du courrier de sa part, avec la description et les coordonnées d’un candidat convenable, qui pouvait me téléphoner.
Entre temps, Frédérique m’avait emmenée à son médecin traitant. J’avais l’air fatigué et ma claustration volontaire, mon roulement sur moi-même et sur mes élucubrations antérieures, tenaient d’une frustration intérieure, plus complexe. Il m’a prescrit une liste de médicaments soulageants, antidépresseurs, parmi lesquels le prozac.
Durant ce traitement, je me roulais par terre de rire, sans motif.
Le premier prétendant a été un Bisontin. Il est venu à Foucherans pour m’emmener à Dole, dans un café, après avoir connu mes Féfés.
J’ai commandé une bière, pas un jus de fruit. Je roulais des cigarettes, en parlant de tout et de rien et en rigolant constamment.
Non, je ne pratiquais pas beaucoup de sports, sauf éventuellement le vélo, la pêche, la nage, les échecs, mais je n’excellais pas en quoi que ce soit. J’étais une rombière casanière qui promouvait sa carrière. En Roumanie, l’éducation physique était une matière scolaire au collège ou au lycée et un métier de courte durée, professé en tant qu’amateur.
Quoi ? Le parapente ? Je n’avais jamais entendu ! Ni de la pétanque, du jeu de quilles, des jonchets, du saut à l’élastique, du bowling, du stretching, du body-building, du rafting, de l’escalade artificielle sur un mur en carton. Je n’étais pas un casse-cou, je n’étais pas suicidaire.
Je n’entrais pas dans les jeux de société, la canasta, le rami, le billard, le golf, le croquet, le scrabble, le poker, le whist, le bridge, la belote, le domino, le loto, le tarot, le mikado. Que signifiaient-ils certains mots ? Jouer au casino, aux courses ou à la bourse ? Non !
J’avais joué à chat perché, à colin-maillard, à cache-cache, à la marelle et j’avais sauté la corde, le cerceau, les fossés et les barrières qui survenaient dans mon enfance. J’ai fait des réussites, du solitaire. A Bucarest, j’étais si occupée que je n’avais pas du temps à gaspiller.
Mes loisirs ? Lire et écrire. Sortir pour danser, parler, être branchée et participer aux événements d’actualité scientifique ou artistique.
Il avait trois grands garçons qui étaient partis avec leur mère à Paris. Il allait vendre sa maison et fermer sa boite. Il voulait aller à la campagne et vivre, en dehors de tout, avec une nouvelle compagne.
Cette perspective ne m’attirait pas beaucoup, mais j’étais prête à n’importe quel sacrifice. J’ai accepté de le visiter chez lui et d’y passer une nuit, si j’avais le consentement de mes Féfés. Ils m’ont donné le feu vert. J’ai pris ma brosse à dents et une nuisette. Il m’avait garanti qu’il n’allait pas me toucher, que j’allais coucher dans la chambre de mon choix, parce qu’il en avait plusieurs inhabitées. Quand même, il s’est senti obligé à m’honorer, cela voulant dire à sa façon, me sauter. Le lendemain, il m’a déposé dans son jardin sur une sorte de fauteuil roulant, une chaise longue dernier cri, qui se déformait en toutes les positions sous l’action des boutons. Il m’a emmené un petit déjeuner copieux, parce qu’il considérait qu’il m’avait trop fatiguée pendant ses exploits de mâle fatal. Il était très fier de la manière dont il avait roulé les mécaniques. Il cuisinait enchanté sur une plaque vitrocéramique.
Je voulais aller à l’église, puis téléphoner à mes enfants et à maman, comme chaque dimanche depuis que j’étais en France. Il m’a mis la messe à la télé sur la seconde chaîne et il m’a permis de passer mes coups de fil de chez lui. L’après-midi, nous avons visité des cascades. Je supposais qu’il avait choisi cet endroit bruyant pour estomper les sonorités malodorantes qu’il émettait périodiquement en marchant.
Lorsqu’il m’a reconduit, il a dit que je n’étais pas ce qu’il cherchait.
Au suivant ! Il était un long filiforme venu de Chalon-sur-Saône. Sa cervelle devait être mal irriguée à cause de la distance démesurée qui séparait ses extrémités. Je l’ai emmené à collégiale, à la cabine téléphonique, puis au plus cher restaurant de Dole. Il appréciait tellement tout ce que je faisais et je disais, qu’il m’a proposé de visiter le monastère de Mont Rolland. Les images saintes qu’il voyait étaient très bien peintes, comme si c’était du vrai de vrai. Nous nous sommes baladés dans les bois des alentours. Il chantait « La tendresse » et il sautillait. Je craignais qu’il allait se casser les cordes vocales et les membres déjà démembrés. Mon plus grand stress était que ce personnage, descendu de Steinbeck, « Des souris et des hommes », allait finalement m’étrangler inconsciemment, par son fort amour.
Au suivant ! Il s’appelait Monsieur Fêlé et il était surveillant de nuit à l’asile d’aliénés de Saint Ylie. Ce n’était pas vrai ! La réalité dépassait l’imagination. L’agence m’avait-elle proposé un tel partenaire, qui avait à peine fréquenté l’école primaire ? J’ai téléphoné à la préposé qui s’occupait de mon dossier et j’ai râlé. Se fichait-elle de ma gueule ? Je voulais me marier, pas assister des demeurés !
Au suivant ! C’était un prof de maths qui m’avait vu pendant un stage à Besançon. Je n’avais pas remarqué ce jour-là autour de moi des hommes intéressants et sa manière de me parler au téléphone était déplaisante, arrogante. Je n’ai pas accepté de le rencontrer.
Au suivant ! Il venait de Pontarlier, il était médecin et il roulait en décapotable blanche. Il m’a accompagné à la messe dominicale, puis il m’a servi une salade défraîchie et un rôti raidi dans son appartement mesquin. Il m’a enlacée, il m’a embaumée avec un produit inédit, il s’est mis une capote et ça roulait comme dans « De sang-froid » de Truman Capote. Il m’a emmenée au lac de St. Point, où j’ai cru qu’il voulait me noyer. Il a nagé seul jusqu’à l’autre bord. Je ne le voyais plus et je me demandais comment j’allais rentrer à Foucherans. Il est revenu et il m’a invitée à Chamonix. J’y suis allée, mais il y avait aussi une jeune Polonaise avec nous. J’ai pris tout mon plaisir à visiter la localité, le glacier, la piscine, les églises, les restaurants, en me détachant des deux autres, qui se roulaient des patins. Au suivant !


Nana Hatieganu