Nana Hatieganu

Jeux de Dés (15)

Le Déménagement

 


Lorsque j’avais loué l’appartement, j’avais dit au propriétaire que je déménageais le 30 juin. Je ne savais pas exactement où j’allais partir.

J’avais voulu profiter au maximum du temps qui me restait à passer en France, mais je me suis dégonflée. Je me retrouvais seule, sans perspectives, après tant de tentatives loupées d’accrocher un Français.

Le couple de quinquagénaires avec lesquels j’avais visité Lamanon m’ont proposé d’aller dans leur paisible maison de campagne. Ils m’avaient adoptée dès le début et ils étaient heureux de me recevoir. Ils habitaient Foucherans et ils s’appelaient Frédérique et Fernand. Je les trouvais sympas et je les avais surnommés les Féfés. J’ai dit O.K. !

Arlette n’était pas trop de mon avis, surtout en ce qui concernait cette femme-là aux lèvres décharnées, qui trahissaient la méchanceté. Mon amie m’aidait, comme d’habitude, lorsqu’il y avait besoin. Elle a convoqué une armée de copains pour vider l’appartement, elle avait la liste de tous les objets empruntés, elle les distribuait aux personnes concernées, elle mettait dans des cartons les affaires qui m’appartenaient et elle les transportait tour à tour chez les Féfés.

Un déménagement devait être fait avec des ménagements divers. Avoir un gentil mot pour chacun des ceux qui nous avaient dépannées au début et à la fin, prendre soin de la bonne présentation des choses qu’elle rendait, remédier aux détériorations qu’elle constatait, redonner l’aspect initial, même plus luisant, à tout ce qui l’entourait.

Elle avait débarqué chez moi avec un attirail de travail qui m’interloquait. Des appareils ménagers, des outils électriques et mécaniques, des ustensiles pratiques, des accessoires et des produits de nettoyage, dont j’apprenais à peine alors l’usage. J’ai été initiée aussi au style rapide, cache-misère, suffisant pour le propriétaire. Elle a remarqué dégoûtée du vomi sur le toit d’en dessous et elle l’a récuré.

C’était Arlette qui s’était portée caution pour moi. Après l’état des lieux, elle a rendu exaucée les clés et elle m’a déposée chez mes Féfés.

J’ai été accueillie par un gros cabot eczémateux, baveux, tout excité par le prurit et les parasites, qui me sautait au-dessus pour me culbuter les jambes en l’air. Le clébard loubard avait autour du cou un col à la Marie Stuart, en entonnoir, et j’espérais qu’il allait rester emprisonné, comme elle, au moins dix-huit ans, s’il n’était pas exécuté sur place.

La maîtresse est apparue et elle l’a calmé en lui attrapant le museau et en se l’enfilant entre les cuisses, qu’il reniflait extasié. C’était le seul moyen de le dompter. Il dormait avec elle, dans son lit. Moi, j’allais prendre la chambre de Fernand, qui avait déménagé au sous-sol, au garage, dans une remise bétonnée, bien réchauffée en été.

Je me sentais gênée. Je ne voulais pas les déranger, changer leurs habitudes et tomber sur leur tête comme le ciel sur celle des gaulois. Je me contentais de peu. Je pouvais loger dans leur caravane et me réfugier pour écrire dans la cabane au fond du jardin.

Nous avons convenu qu’ils allaient faire abstraction de moi le plus possible, et moi pareillement, afin de respecter notre indépendance.

Nous devions nous accorder des ménagements réciproques.

Ils n’acceptaient pas le paiement d’un loyer et ni mon refus d’occuper la pièce préparée spécialement pour mon accueil. Le prix des courses, que Frédérique allait faire pour tous, était partagé en deux parties égales, indifféremment des produits acquis. J’avais ainsi l’occasion de connaître le choix des autres, des Français de souche. Nous n’étions pas obligés à manger ensemble, à une heure fixe, les même plats, sauf des exemptions circonstancielles, qui confirmaient la règle. J’avais un seul désir en matière de nourriture : que le fromage blanc, la feta, les tomates et les poivrons ne me manquent pas.

Je me suis installée dans la maison, la caravane et le cabanon.

J’étais partie pour entamer la version française de mon bouquin, qui avait été publié à Bucarest au mois d’avril et qui s’était vendu comme des petits pains. Je n’avais pas assisté au lancement de mon premier livre, je n’avais pas donné des dédicaces d’auteur à mes lecteurs, je n’avais pas présenté mes idées devant un auditeur, des intervieweurs.

J’avais déménagé de Roumanie trop tôt. Les quelques échos qui m’étaient parvenus par l’intermédiaire d’une amie étaient plus favorables que je l’avais envisagé. Les chroniques littéraires étaient signées par des critiques de notoriété, d’habitude caustiques et blasés.

J’avais demandé à un intelligent étudiant roumain de s’occuper de la traduction en français de mon œuvre, pour lui faire gagner du pognon. Il s’était tellement impliqué dans cet ouvrage, que son interprétation devenait au fur et à mesure de plus en plus libre, personnelle, de telle manière que la seconde partie était sa création, dont il était très fier.

J’ai mis les points sur les i. Je lui ai envoyé l’argent promis et une longue lettre de remerciements pleine d’enseignements. Il était jeune, exubérant, perspicace, talentueux, inventif, mais aussi un novice naïf.

Il ne devait pas déménager et dépasser les bornes du bon sens. « Traduttore, traditore », c’était un aphorisme italien qu’il avait appliqué en roumain avec excès de zèle. Je ne voulais pas lui couper les ailes, mais je l’avais employé pour être le traducteur, pas l’auteur.

Je restais du matin au soir en écrivant dans la cabane du jardin, construite par Fernand à l’usage de ses petits enfants. Ils ne les voyaient plus depuis un certain temps, tout comme leurs enfants et les parents. Je ne comprenais pas pourquoi des gens si accueillants qu’eux avaient coupé court avec la famille. Ils étaient un tronc d’arbre sans racines, branches et rameaux. C’était dur à concevoir cela, surtout pour moi, qui s’efforçait depuis dix mois d’écarter les souvenirs, d’enfoncer dans le subconscient mes liens les plus attachants, mon ascendance, ma descendance, mes fils adorés dont je ne parlais jamais.

Fernand travaillait à l’usine, bricolait et chérissait sa femme ; Frédérique s’occupait de la généalogie, s’initiait à l’informatique et faisait face aux tâches ménagères ; j’essayais de traduire sans trahir.

Nous croisions souvent nos chemins et, parfois, nous décidions de faire une pause, pour nous rencontrer tous les trois. Un jour, nous avons déjeuner ensemble, sans chercher midi à quatorze heures. Le repas mijoté par Frédérique était délicieux et notre joie entière. Un soir, je ne me suis plus renfermée dans la caravane pour suivre les guignols de la télé et m’empiffrer de fromage blanc salé. Je les ai rejoints sous la voûte de vigne, où ils dînaient sur des grands plateaux en plastique qui contenaient tout ce qui était nécessaire pour un repas.

Un dimanche, je les ai accompagnés au bord de la Loue pour pique-niquer et j’ai nagé, comme dans un conte de fées, parmi des silures d’envergure argentés. Mes Féfés, parents d’adoption, étaient comblés.

C’était dommage qu’une femme comme moi reste isolée, inconnue, après un ménage raté, incongru. Je ne devais plus m’enrouler dans la solitude, ni retourner au passé, mais bouger pour changer ma vie.

Nana Hatieganu