Nana Hatieganu

Jeux de Dés (14)

La Découverte

 


J’ai été convoquée par courrier à ma banque. J’étais à découvert.
Oui, j’étais découverte. J’avais des talons d’Achille et pas d’étalon pour me couvrir. C’était mon côté je-m’en-fichiste et jument-foutiste.
J’avais émis des chèques en bois, qui ne pouvaient pas être débités.
Non, j’avais posé ma signature sur des papiers édités par eux.
Que faisais-je de l’argent entré périodiquement dans mon compte ?
Je me l’enfilais dans le postérieur, comme des suppositoires !
Comment ?
Un par un. Qu’avaient-ils avoir avec mes déboires dérisoires ?
Ils voulaient me conseiller, m’assister, m’aider à gérer mes frais.
J’en avais marre. J’avais ouvert un compte d’épargne avec un important prélèvement automatique sur celui courant. Ils n’avaient qu’à s’en servir de là, lorsque j’étais en rouge, comme mes règles.
Ce n’était pas possible ! L’accord établi entre nous stipulait que je pouvais disposer de cette somme-là après dix ans, sans la toucher.
Ah, bon ? Je découvrais des choses ! Ils savaient que j’étais venue en France pour une année et, au début, ils avaient hésité à m’accepter.
Ils avaient toléré cette situation et ils m’avaient fait une fleur.
Eh, bien ! Merci ! J’ai salué mes sauveurs sans honneur.
J’avais deux enfants à entretenir, au loin, même si je figurais sur la liste des célibataires la tête en l'air, et j’essayais à assurer leur avenir.
J’ai changé de banque et d’opinion. Le capital et la capitale n’avaient pas d’intérêt pour moi à ce moment-là.
Vive la campagne et le champagne dont je me réjouissais à Dole !
L’ouvrier local qui était en train de divorcer devenait intéressant.
J’ai accepté de sortir avec lui au restaurant. Il a fait une réservation dans un manoir et nous avons été reçus comme des seigneurs dans une charmante pièce rococo pour un dîner aux chandelles, en tête-à-tête.
J’ai découvert des couverts en argent, des verres en cristal, des plats en porcelaine ancienne, des produits régionaux élaborés, raffinés.
Au retour, le ciel était plus étoilé que jamais au-dessus de la plaine jurassienne. Il était un as du volant, qui conduisait et me caressait en même temps. Il me chuchotait des mots tendres que j’entendais pour la première fois en français. Je riais lorsqu’il disait puce et petit loup.
Un après-midi, nous sommes allés chez lui, dans une immense maison que sa femme avait quittée avec leur fille. Je n’arrivais pas à croire qu’un ouvrier comme lui, qui faisait les trois-huit, pouvait détenir à son âge, proche du mien, une telle propriété. Terrasse, escalier et allée bordés de colonnade, piscine, jardin, parc entouré d’un mur monumental dont le portail s’ouvrait par télécommande. Il m’a fait prendre place sur une balancelle, entre deux sapins d’Asie, devant l’une des statues romantiques qui parsemaient discrètement le gazon et les buissons bien taillés. Il a emmené un guéridon blanc sur lequel il a posé une bouteille de champagne rosé frais et deux flûtes. Nous admirions le coucher du soleil, qui ce jour-là était en éclipse partielle.
L’intérieur était nickel, décoré avec un goût inattendu. Je supposais que c’était plutôt le cachet de sa belle épouse infidèle. Elle l’avait trahi, elle le trompait avec un libraire de Paris. Lui, le mari cocu s’était résigné à son sort et il s’était remis de cette humiliation, mais il regardait avec tristesse ce qu’il avait construit de ses propres mains, petit à petit, depuis des années. Il avait fait la maçonnerie, la surélévation du bâtiment, il avait coulé du béton, il avait posé le carrelage, le papier peint, le stucage. Il était bricoleur et bosseur.
Après le repas bien cuisiné, il m’a demandé de passer la nuit avec lui. J’ai dormi dans sa chambre, sans coucher ensemble. Cela lui arrivait pour la première fois, c’était une découverte et il l’approuvait.
Un soir, je l’ai invité chez moi et je suis tombée dans ses bras.
Il m’aidait à me découvrir. J’étais belle de partout. Je devais retirer les voilages qui cachaient la mousmée et mettre toutes les voiles dehors pour réussir à m’épanouir. Explorer mon corps, l’accepter, l’apprécier, le louanger, l’aduler, en tant que sa chère mouquère à la tendre chair. Si les autres m’avaient complexée, c’était parce que j’étais complexe. Je le laissais perplexe avec mon ingénuité géniale.
Il m’a emmenée visiter Arc-et-Senans et les salines royales, construites par Ledoux dans le Doubs. Mon compagnon était le doux apprenti sorcier, qui m’enlaçait en écoutant les explications du guide.
Ah ! Les pauvres gens qui avaient tellement sué pour gagner leur blé ! Comme lui dans son usine, où la température dépassait les 40°.
Nous devions nous cacher des autres, tant qu’il était en procédure de divorce. Cela me convenait. J’avais honte de l’avouer pour amant à mes collègues du lycée. Je supposais que les préjugés subsistaient.
J’ai découvert que les jonquilles poussaient dans certains endroits sauvages, pas seulement dans les jardins. Le 1er Mai, nous avons cueilli le muguet. Il n’était pas communiste, mais traditionaliste.
Je n’avais jamais fait l’amour dans la nature. J’essayais de me laisser aller, en regardant les fleurs qui s’éclataient, les papillons qui les survolaient, les oiseaux qui chantaient. J’ai aperçu des limaces dégueulasses à mes côtés, puis des insectes infects et tout a été coupé.
Depuis lors, il prenait soin d’emmener avec lui un large plaid raide.
J’étais sa biche qu’il bichonnait, qu’il adorait, qu’il apprivoisait.
Nous allions au bois pour pêcher dans un étang privé, avec des amis à lui, les propriétaires, un médecin généralistes et un vétérinaire. Ils attrapaient en barque des carpes et des brochets, je tendais la ligne au bord de l’eau pour prendre des poissons minuscules, nous cassions la croûte à la bonne franquette avec les épouses, qui amenaient les mets. La plus jeune était fan de Johnny et mon ami aussi. Ils dansaient dans la forêt, pendant que je faisais du vélo et le mari était à l’eau.
J’ai été invitée au bal des pompiers de Lamanon par un couple de Dole qui faisait partie d’une association franco-roumaine jurassienne. Nous sommes partis tous les quatre et nous avons dormi dans un hôtel situé entre des rochers rouges. Je ne voulais plus quitter la piscine et la terrasse du restaurant, où des chasseurs gais m’ont offert un faisan.
J’ai découvert la chaleur méridionale, provençale, joviale. J’ai dansé sans arrêt sur n’importe quelle mélodie, sauf le rock, que je ne maîtrisais pas. Mon amoureux était déçu de ça et il draguait des nanas.
Nous avons visité Salon-de-Provence et j’ai aperçu la Méditerranée.
J’ai fêté mon anniversaire avec des amis et des collègues, qui m’avaient aidée lorsque j’avais emménagé l’appartement. J’allais bientôt leur rendre ce qu’ils m’avaient prêté, car je déménageais.
Vers la fin de la réception improvisée, sans prétentions, on a sonné à ma porte. J’ai ouvert. C’était mon prince charmant qui arrivait directement de la pêche, en bottes, en short et shootés. Pourquoi ne l’avais-je pas invité ? Finalement, l’ouvrier avait découvert qui j’étais : une grue malotrue. Il dégueulait sur moi, au sens concret.

Nana Hatieganu