Nana Hatieganu

Jeux de Dés (13)

La Décision

 


Le Parisien d’origine roumaine est arrivé à Dole le vendredi soir. Décidément, j’étais vraiment belle ! Il n’en revenait pas. Comment se faisait-il que je n’avais pas encore trouvé un homme à se mettre à mes pieds ? C’était lui qui s’agenouillait devant moi en me baisant la main.
J’avais déjà remarqué qu’il était de petite taille et de grand âge. D’en haut, j’observais en plus son crâne déplumé, veiné, qui palpitait.
Il riait en se relevant. Oui, il ressemblait à Kojak, l’inspecteur d’une ancienne série télé et, comme lui, il aimait les sucettes à l’anis. Avais-je compris la chanson de Gainsbourg, le poinçonneur des Lilas ? Non ? Il était grand temps que je fisse face à la culture française. Nos contes traditionnels nous apprenaient à nous méfier du personnage dépouillé de cheveux et de poil. Ces histoires-là étaient révolues ! J’avais bien lu dans mes San-Antonio qu’il fallait avoir confiance en la puissance du chauve et l’aimer. Autres temps, autres mœurs.
Ô temps, ô mœurs ! Ô sainte simplicité ! Elle m’avait si souvent handicapée. Moi, qui avait cru longtemps que dans les polars que je parcourais il y avait de l’action soutenue, de l’humour fin ou grotesque, des métaphores intéressantes, des idylles concrétisées par un osé baiser donné, mais pas de sexualité, ce qui me surprenais ; j’acceptais l’idée. C’était un choix de l’auteur qui protégeait la pudeur. Ses héros faisaient plein de choses bizarres, mais jamais l’amour !
Je devais vite me décider. Ou je le mettais vexée tout de suite à la porte ou je l’acceptais amusée dans mon lit, où il se trouvait déjà.
On avance, on avance, on avance ! Souchon tirait la conclusion musicale et je subissais des scissions dans ma composition intégrale.
J’avais fait mon choix : j’allais avec lui, même si je ne pratiquais pas les divers sports d’hiver. J’étais attirée par Avoriaz, Morzine et d’autres localités alpines de la Haute-Savoie que je ne connaissais pas.
Il avait une grosse bagnole reluisante. Il ne l’avait pas encore payée, il s’était surendetté, mais il préférait se priver d’autres futilités que renoncer à cette image de roi mage, de Parigot plein de magot.
Nous allions dormir dans un hôtel sans étoiles, où il avait réservé pour une nuit une chambre, un single, avec un petit lit. Cela suffisait à faire des galipettes à deux après le ski. L’important était de ne pas entrer simultanément dans le bâtiment. Il avait emmené des boites, du saucisson, du pain, du jus d’orange et tout ce qu’il fallait pour nous régaler. Il n’était pas un franc buveur, ni fumeur, mais un sportif actif.
J’ai fait seule le tour des bars des stations touristiques très prisées, afin de me réchauffer de temps à autres avec un café, un thé, une tisane, une gentiane, un apéritif, un digestif, une vodka, une troïka. J’admirais de plus en plus enthousiasmée le sublime paysage hivernal.
En rentrant, nous sommes passés par Genève. Il ne m’avait pas averti du trajet qu’il avait décidé et, lorsque je l’ai appris, j’ai hurlé terrifiée : j’étais en zone interdite ! Je n’avais pas le droit de quitter la C.E. et je risquais d’être refoulée à la frontière française. Quoi faire, alors ? Me réjouir de ce sort et prendre mon libre essor ! Le lac Léman, le jet d’eau, les cygnes, les autres oiseaux, les bâtiments élégants, les enseignes polychromes, les magasins de luxe, le Casino.
J’ai joué pour la première fois de ma vie à une machine à sous. Je savais que les jeux de hasard étaient interdits en Suisse, mais les descendants des Helvètes n’étaient pas bêtes, les banquiers n’étaient pas niais. Ils avaient trouvé une astuce. Il ne suffisait pas seulement de tirer la manette, il fallait aussi appuyer sur un bouton pour stopper le déroulement des images, donc c’était de la dextérité, pas de la fatalité. La neutralité, la légalité et la prospérité étaient respectées. La théorie des probabilités disait que ma chance de gagner diminuait à moitié.
Après minuit, les douaniers n’ont pas arrêté la belle parisienne.
Pour Pâques, j’allais à Paris lui rendre visite. Il m’attendait à l’Opéra avec un bouquet de fleurs légèrement fanées. Il a tenu me dire qu’il l’avait cueilli d’une vase, à son lieu de travail, où il traînait parmi d’autres et d’où il avait aussi chopé du papier hygiénique, du savon, du sucre, du déca, des petits chocolats ; c’était son shopping quotidien.
Nous sommes allés à la gare Saint-Lazare, parce qu’il habitait Saint-Cloud, comme San-Antonio, avec sa maman qui le couvait encore, qui le couvrait de tout son cœur et même de ses propres pièces d’identité. Par exemple, en mettant sa photo à la place de celle maternelle, il bénéficiait de tous les avantages accordés aux gens âgés et handicapés. Comme leurs prénoms étaient roumains, le sexe n’était pas clair.
L’appartement, qu’il occupait depuis des années dans une ancienne villa bourgeoise, était un étroit F2 effrité, situé au deuxième étage. Un immense balcon donnait sur le bois de Boulogne, surplombé par la tour Eiffel dorée. Le loyer restait celui accepté et signé au bail initial.
Nous avons dégusté un potage de légumes et des épinards cuits à l’eau, accompagnés de polenta froide. Nous respections le carême qui, chez des orthodoxes comme eux, était encore plus rigoureux que celui des catholiques : aucune nourriture jusqu’au coucher du soleil, pour le vendredi saint, et rien d’origine animale durant 40 jours. Le samedi, j’ai peint des œufs durs et nous avons fait des courses. L’addition totale des dépenses a été divisée en deux parts égales, même si nous étions trois à consommer une partie des produits, avec modération, le reste étant stocké pour plus tard. Il s’était acheté du shampooing et des crèmes de soin destinés aux bébés, parce qu’il s’entretenait aussi en bonne santé tégumentaire. Il admirait ses fesses et celles des autres. A propos, je devais muscler et gonfler mes points corporels essentiels.
Dimanche, je suis allée à la messe avec sa mère. Elle me racontait son passé d’aristocrate bourgeoise bucarestoise, qui n’avait jamais travaillé, qui s’était fatiguée seulement pour participer aux réceptions électives et aux compétitions sportives, qui avait eu un mari intellectuel, paternel, sensuel, avec lequel elle avait voyagé dans le monde entier. Puis, les communistes ont atterris et ils ont tout détruit. Heureusement, son fils l’avait emmenée à Paris pour la fin de sa vie.
Nous nous baladions dans la verdure d’un parc ensoleillé. La nonagénaire chétive, encouragée par sa progéniture, s’est mise à courir à petits pas, à faire des bonds, des sauts en hauteur et en longueur, des culbutes, des pirouettes, des roues, des ciseaux, des cascades.
Je l’admirais et j’ai dit à son fils que j’aurais aimé rester avec eux.
Mais, pas question ! Il n’y avait pas assez de place dans leur appartement. Quant à lui, il n’allait pas me marier. Cela ne voulait pas dire qu’il m’abandonnait. J’étais mignonne. Je pouvais me débrouiller autrement, afin de rester en France, après la fin de mon contrat de travail. Je devais trouver un emploi et un logement à Paris, où il allait me fréquenter, me diriger, me consoler, me consolider.
Si je lui confiais de l’argent, il avait décidé de le faire fructifier, pour moi, car, à visage découvert, j’étais une affreuse gaspilleuse.

Nana Hatieganu