Nana Hatieganu

Jeux de Dés (12)

La Démarche

 


Je frottais à fond les marches de mon escalier intérieur. Je les avais balayées, dépoussiérées, encaustiquées et je n’avais plus rien à cirer.
Je n’ai pas pu dormir plusieurs jours et nuits de suite, parce que j’avais arrêté les calmants qui donnaient somnolence et dépendance.
La démarche, que j’ai faite pour m’en tirer, a été d’appliquer en solitaire ma propre thérapie : je buvais des tisanes diurétiques qui éliminaient les toxines, je me nourrissais de produits frais, printaniers, procurés sur le marché d’à côté, j’astiquais tout ce qui me tombait sous la main, je dansais sur les mélodies qui passaient à la radio, je riais le matin avec Coluche sur « Nostalgie », à midi avec le public de « France Inter » et toute la nuit avec San-Antonio, Bérurier et Cie.
Le jeune clandestin roumain était le seul que j’acceptais de recevoir chez moi. Il allait bientôt avoir ses 16 ans et il se demandait comment fêter son anniversaire. Je lui ai filé plus d’argent que d’habitude, même s’il refusait chaque fois la moindre somme. J’insistais et je lui expliquais que ce n’était pas de l’aumône, mais un signe de fraternité. Cette fois-là, j’avais inclus le cadeau que je n’allais pas acheter pour lui, en le laissant choisir le petit truc qui pouvait lui faire plaisir, et les frais de bar, où il allait offrir un pot à ses copains et à sa petite amie.
J’ai reçu une lettre recommandée avec accusé de réception. Je devais me présenter au tribunal de Lons, au bureau des étrangers non communautaires. Que me voulaient-ils ? Mes papiers étaient en règle.
Il s’agissait du mineur assisté qui devenait émancipé. Il allait être expulsé, comme toute personne majeure entrée illicitement en France.
J’ai entrepris toutes les démarches possibles pour empêcher cette décision horrible. Les jeux étaient faits, rien n’allait plus !
Le surveillant m’a ramené pour la dernière fois le garçon devenu à son insu homme. Comme au début, il s’est jeté dans mes bras ouverts.
Nous ne devions pas pleurer, mais rigoler ! Il allait retrouver sa douce maman adorée qui lui manquait tellement, son père dont il était si fier, ses frangins et frangines, ses copains et copines, ses racines. C’était bien de se creuser pour dénicher dans tout malheur le bon côté.
Je lui ai offert le parfum à peine entamé que j’avais reçu à Lyon. Cela pouvait être un gentil cadeau pour sa mère. Fini avec Robert !
Je lui ai rempli un sac, puis une valise, puis une autre, avec des affaires dont je voulais me débarrasser, qui ne m’étaient plus nécessaires. Elles allaient faire plaisir à ceux qui l’attendaient, qui l’aimaient. J’ai rajouté le chapeau noir, le foulard rouge et la cassette avec Edith Piaf, qu’il avait tant apprécié. Fini avec le poète français !
Je lui ai remis plein d’habits, d’objets sans intérêt, d’accessoires dérisoires et drôles. Fini avec le président incontinent, l’Espagnol !
Nous avions descendu des marches, mais nous allions les remonter.
Moi, j’allais m’efforcer de résister et de rester en France, même seule, loin de mes fils, pour assurer éventuellement leur futur. Mon chemin était sans retour, parce qu’en Roumanie je n’avais plus trop de perspectives : divorcée, salariée d’état avec peu de revenus, fragile et dépourvue dans un système corrompu, je n’allais pas réussir à subvenir à mes besoins, d’autant moins d’obtenir la garde des enfants.
Lui, il allait rentrer dans son pays, dans sa famille, d’où il était parti trop vite, à l’improviste, avec le courage du désespoir, celui que beaucoup de jeunes roumains prenaient à deux mains en ces temps-là. Ils étaient déçus par les changements politiques, économiques, sociaux, familiaux, qu’ils avaient cru, comme tant d’autres, bénéfiques. Ses parents avaient divorcé suite à ça et il les avait jugés, en se sentant abandonné des deux côtés. Il était devenu mature avant l’âge d’être sage, sans l’avoir demandé, sans l’avoir recherché, pareil à l’évolution probable, concevable, explicable, de ma progéniture.
Je mettais toutes mes espérances dans la nouvelle génération.
Peut-être allait-il danser avec sa maman « Milord », en se déguisant en lord plein de l’or de la compréhension et en étant un vrai homme, comme il l’avait déjà fait. Peut-être allait-il boire des canons avec son père, en fumant et en parlant des femmes, comme il ne l’avait jamais fait. Peut-être allait-il s’approcher un peu plus de ses frères, ses amis, ses copains, ses connaissances, ses concitoyens, pour partager ses avis sur un monde incompris, comme il ne l’avait pas encore essayé.
S’il voulait revenir en France, il devait le faire d’une manière légale.
Je ne pouvais rien lui promettre. J’y étais provisoirement, mais j’existais. Il ne devait pas l’oublier. Le serrement de cœur était remplacé par celui des mains et par l’embrassade de deux camarades de croisade. C’était un au revoir souriant, pas un adieu larmoyant.
Sa démarche en descendant des marches avec des bagages lourds d’acquis semblait aisée. Le surveillant du contingent était content.
Une copine roumaine qui venait de se marier à Paris, m’a invitée chez elle, pour partager avec moi son succès et ses étonnements.
Pourquoi les Français étaient-ils si prétentieux et si présomptueux, question de bouffe, d’élégance, d’amour, d’existence ?
J’étais vraiment la dernière à pouvoir répondre à ses interrogations. Je savais seulement faire le corrigé des contrôles que je donnais en cours de mathématiques et même alors je doutais de ce que je faisais.
J’ai remarqué qu’un ami de son mari me faisait la cour. Pourquoi pas ? J’étais encore attirante à mon âge, en mettant de côté mon aspect exotique. La contemplation de ce mec-là, l’adipeux, était extatique.
Non ! Il n’était pas sérieux et je devais me méfier, ne pas trop espérer. Valait mieux prendre contact avec l’un de ses cousins lointains, par alliance, qui habitait Dijon. La France était grande. Paris, Dole n’étaient pas les seules cités à explorer afin de se marier.
Elle avait raison. J’avais devant moi une demi-année à passer dans ce pays phénoménal, pour mes recherches d’animal matrimonial.
Je suis allée dans la ville de la moutarde hard. L’homme qui est venu à ma rencontre était tout mou. Il ne parlait que de remords morts.
J’ai préféré visiter esseulée, mais libérée, les donjons des Dijonnais.
A la reprise des cours, j’étais en pleine forme. Je souriais à Robert, à mes collègues, à mes élèves et à tous les gens que je croisais.
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Je pouvais passer pour une maman qui avait oublié ses enfants, pour une amante délaissée, pour une femme négligée, pour une prof sans capacités, pour un être humain sans qualités. Je m’en fichais ! J’étais. Point final.
Un ancien ami de mon frère me téléphonait périodiquement de Paris depuis mon arrivée en France. Il m’avait vu la dernière fois lorsque j’avais dix ans et il se considérait comme membre de ma famille. Il me conseillait de prendre patience et de ne pas tomber en défaillance. Il a entrepris des démarches pour me visiter et m’emmener faire du ski.
D’autre part, un futur divorcé de ma localité essayait de me séduire.
Qu’allais-je décider pour mon avenir amoureux, aventureux ?

Nana Hatieganu