Nana Hatieganu

Jeux de Dés (11)

La Déroute

 


Lorsque le jeune roumain est parti escorté par son garde du corps, j’ai reçu mes invités français : Robert, Arlette et Albert. Ils paraissaient un peu déroutés par l’ampleur que j’avais donnée à cette fête, plutôt commerciale qu’ancestrale, à leur avis. Ils ignoraient volontairement l’aspect religieux douteux ou patriarcal sentimental. Ils étaient des fonctionnaires les pieds sur terre qui voyaient dans les illuminations de Noël seulement l’utilisation des impôts locaux. Leurs anciens couples avaient été brisés, ils étaient devenus athées et assez blasés. Ils savouraient la bouffe raffinée et mon enthousiasme déplacé.
Le lendemain je suis partie à la Chapelle-des-Bois, invitée par le journaliste suisse qui m’avait prêté de l’argent pour arriver en France. « Passer Noël avec Noël » avait été son slogan qui m’avait conquise. Il était là, avec sa petite amie, son frère et sa fille à elle. J’entrais dans un conte de fées. J’ai été reçue dans un ancien manoir décoré minutieusement dès l’entrée : couronne d’Avent à la porte, fenêtres à carreaux étoilées, des rideaux courbés par des nœuds dorés. A l’intérieur, la cheminée avec des bûches enflammées, le pin argenté chargé de vraies pommes rouges, de noix dorées et de guirlandes confectionnées en papier satiné, des arrangements originaux avec des branches de sapin, des fleurs desséchées, des pâtes à sel colorées.
J’ai posé mes cadeaux parmi les autres et j’ai payé ma dette, plus mon hébergement. Noël ne voulait pas accepter, mais j’étais devenue friquée et je lui faisais à mon tour une petite fleure, bleue comme lui.
J’étais déroutée par le repas qui suivait. Tout était bio, fait maison, à base de soja, inclus le lait et le pain tressé, cuit dans un ancien four, pétri à la main, après avoir broyé les grains de seigle dans un mortier avec un pilon, sans du levain. Le vin venait de Dôle, le lieu-dit suisse.
Dehors il neigeait. Nous étions bien abrités dans ce foyer douillet.
Le jour suivant, je n’ai rien mangé. La maîtresse de maison était partie pour la journée faire du ski de fond en solitaire, Noël s’était renfermé dans une pièce où il écrivait, son frère visitait religieusement tous les bars des alentours. Moi et la gamine, nous jouions avec la poupée Barbie que je lui avais amenée. Je m’appliquais plus qu’elle à manier les petits habits et accessoires, parce que c’était un jouet que je désirais depuis mon enfance. Nous sommes sorties et je lui ai appris à faire une grosse boule de neige pour se rouler sur elle, la tête en bas.
Je suis allée à Paris, où j’étais attendue par Mady, une amie poétesse roumaine qui avait changé trois fois d’adresse depuis l’automne. Je lui avais rendu visite rue St. Nicolas, place Pigalle et, à la fin de l’année, au quartier des Lilas. Elle se retrouvait seule pour les fêtes, perdue parmi des cartons à moitié déballés, sans un rond dans la poche. Son petit ami français était parti en Roumanie pour des affaires littéraires.
Nous avons profité au maximum de notre tête-à-tête féminin. Nous étions presque toujours rondes, nous n’arrêtions pas de parler de la pluie et du beau temps, de pleurer et de rire aux éclats, en fonction de la météo des humeurs de nos cœurs, nostalgiques ou humoristiques. Comme des mecs métèques qui se tournent de partout vers La Mecque, nous évoquions constamment Bucarest, notre passé récent.
Les gens qui nous voyaient dans la rue tournaient la tête, déroutés par deux nanas excitées, extasiées, qui chantaient des blues étrangers ou un répertoire français désuet, qui dansaient le French cancan, sous la première neige qui tombait, ou qui sautaient dans un carrousel suranné, en entonnant gravement « Cadet Roussel va à la selle ! ».
J’ai dû quitter cette sœur jumelle, née comme moi sous le signe des Gémeaux rigolos, car je me rendais à Lyon pour rencontrer Robert.
Nous fêtions le Nouvel An chez des amis à lui qui l’avaient invité. Ils nous ont bien reçus, même s’ils étaient un peu déroutés par ma présence. Ils n’ont pas fait beaucoup de commentaires et ils ont vite trouvé une chambre pour deux dans leur superbe maison de banlieue.
Robert m’a fait visiter la vielle ville, il m’a invitée dans un bouchon de la rue Mercière, il m’a offert mon parfum préféré, que je ne savais pas indiquer dans le magasin de luxe spécialisé en produits de beauté. J’ai appris que j’étais dans la cité des banquiers et de la bonne bouffe. Nous devions faire les courses en groupe, afin de nous accorder pour le choix du caviar, du foie gras, du homard, du saumon, des huîtres, des crevettes, des queues de langoustes, des vins, du champagne…
J’ai mis une robe courte, élégante, brillante, pétillante, comme la conversation que je liais et la boisson qui je dégustais. Robert était fier de moi, mais il draguait une étudiante américaine en jeans et tee-shirt.
D’ailleurs, il m’avait avoué qu’il ne pouvait pas s’empêcher de tenter sa chance auprès des femmes qu’il rencontrait. L’un des motifs de son divorce avait été le fait qu’il ait couché avec sa belle-sœur.
Un peu plus tard, une créature de rêve a fait irruption chez nos hôtes. Une brune habillée en noir, aux longs cheveux frisés, déployés sur ses épaules dénudées jusqu’au bout de son décolleté dorsal qui finissait au coccyx. Ses seins jaillissaient d’un corset étroit, elle portait des bas soutenus par un porte-jarretelles plein de dentelles et sa jupe serrée, abrégée au devant, s’élargissait et se prolongeait en arrière sous forme de traîne, qu’elle relevait au-dessus de sa tête pour se déplacer.
Cette excentricité exhibée était due à son état de mère désespérée. Elle était riche, son mari l’adorait, mais elle avait un bébé dont les jours étaient comptés. Il gisait dans un lit, d’où j’entendais un bip-bip.
Nous sommes rentrés à Dole pour reprendre nos cours au lycée.
J’étais fatiguée. J’avais fait des routes et j’avais subi des déroutes.
Je souffrais d’un ulcère de l’estomac. Je n’étais plus bonne à rien. Je traînais en classe recroquevillée sur ma chaire, je languissais dans mon appartement, envahie par des souvenirs déchirants, je me renfermais en moi-même en évitant les gens, les amis, même Robert.
Je me plaignais de toutes sortes de douleurs et cela lui déplaisait.
Je suivais un traitement médical qui évoluait vers la complexité : des analgésiques, des somnifères, des énergisants, des antidépresseurs.
Robert visitait de plus en plus souvent sa fille et l’une de ses élèves. Pour les vacances de février il partait chez sa mère ou ailleurs.
Je suis allée chez lui le soir du dernier jour d’école. Il avait cuisiné pour moi un gratin dauphinois, qui accompagnait l’entrecôte forestière. Il m’a fait l’amour dans le grand lit, avec un art recherché.
Le matin, il m’a donné les restes du repas, casseroles incluses.
J’ai accepté les choses dont il voulait se débarrasser, même moi.
Je suis rentrée les mains paralysées par les fardeaux. J’avais à ma disposition presque deux semaines de repos, de répit, de mépris.
J’ai pris tous les médicaments prescrits et je les ai jetés par la fenêtre, en même temps que la cassette de Jonasz avec « Super nana ». Peut-être, quelqu’un allait-il en profiter. J’essayais des démarches pour ne pas être déroutée. Je devais nettoyer ma maison et ma raison.

Nana Hatieganu