Nana Hatieganu

Jeux de Dés (10)

La Délibération

 


Après une délibération courte, la cour avait décidé le divorce aux torts partagés. Le délai d’appel était d’un mois. J’avais donné procuration à mon avocat et je lui ai dit que j’acceptais toutes les accusations et les conditions consignées, même si certaines étaient injustes. C’était mentionné que j’avais quitté le domicile conjugal, que j’étais une mère indigne, que le père avait la garde des enfants, que j’avais une pension alimentaire à verser, que le droit de visite s’appliquait sur le territoire roumain. Je gardais mon nom d’épouse.
J’avais pris cette délibération afin de nuire le moindre possible à mes fils. Si le procès se prolongeait, le cadet atteignait l’âge où lui aussi devait comparaître devant le juge et être entendu. L’aîné, qui venait d’avoir ses 12 ans, s’était obligatoirement présenté au tribunal.
Je n’avais pas demandé le partage des biens communs. Mes petits allaient ainsi continuer à vivre dans leur cocon familial. Ils étaient couvés par un papa poule, gâtés par des grands-parents gâteau, choyés par une parenté attentionnée, convoités par un entourage qui savait que leur maman s’absentait parce qu’elle travaillait à l’étranger.
J’étais un pionnier féminin qui piochait l’or de l’Occident !
Je délibérais de ces problèmes-là avec Arlette, ma confidente acquiesçante. Je savais que j’étais agaçante, babillarde, et qu’elle m’approuvait plutôt pour mener à bon terme nos discussions qui déviaient souvent vers mon soliloque, mais j’éclaircissais mes idées.
C’était la lutte classique du sentiment et du jugement, du droit et du devoir. J’aimais comme jamais ! J’avais totalement craqué pour mon poète adoré ! (Pas l’Espagnol ! Le Français !). Il était marié. Je ne devais pas m’impliquer dans cette histoire-là. Je venais de divorcer et je pouvais disposer de ma liberté, mais pas n’importe comment. Mon but était de rester en France et d’épouser éventuellement quelqu’un.
Je ne savais pas trop comment profiter de ma libération, la gérer, la mettre en valeur, la fructifier. Je n’étais pas habituée à être seule, indépendante. Après une vie d’esclavage socialiste et presque vingt ans de mariage défaitiste, ma sortie de la caverne noire m’aveuglait.
J’adoptais le système braille. Je braillais mon chagrin lorsque je perdais le chemin et je m’égarais dans le labyrinthe de mes craintes.
J’avais coupé tout court à l’Espagnol, qui s’était proposé pour venir chez moi, y habiter et gagner sa vie en donnant des cours particuliers.
Le poète français me téléphonait souvent de l’Andalousie et puis de Paris. Il voulait me revoir. Il appréhendait notre fragilité, mais il osait.
Moi aussi. J’allais aller dans son appartement pour la Toussaint.
Entre temps, j’ai été convoqué d’urgence au tribunal de Lons. Un pubère roumain avait fait une fugue. Il était un sans papiers, au cachot.
Mon Dieu ! Lequel de mes deux fils avait-il fait ce geste extrême ?
Aucun d’entre eux. Ni même l’un de mes anciens élèves. C’était un jeune qui se sentait frustré par la réalité et qui cherchait la libération.
Je l’ai soutenu tant que j’ai pu pendant les délibérations des jurés.
J’étais l’interprète qui traduisait à ma façon tout ce qu’il disait.
Il n’a pas été renvoyé en Roumanie. Les autorités françaises lui ont trouvé un hébergement dans une maison d’adolescents récalcitrants. Il avait le droit de travailler, d’étudier et de me visiter les week-ends.
Le samedi suivant, l’après-midi, il venait chez moi pour la soirée, accompagné par un surveillant qui allait le récupérer à 21 heures.
Il a sauté dans mes bras, comme l’un de mes gosses que j’avais abandonnés, et il parlait enthousiasmé sans arrêt en roumain, avec un doux accent moldave, en me remerciant pour tout et en m’embrassant.
Allez ! Fallait pas déconner ! Nous étions tous les deux libérés de nos anxiétés antérieures. Nous allions bien manger et faire la fête.
Je l’ai emmené dans un supermarché de basse gamme. Pour lui, c’était le paradis : le novice dans le pays des délices. Il n’osait pas désirer quoi que ce soit, il y avait trop de choix, il ne connaissait pas les produits, il ne savait pas si les trucs qu’il voyait étaient faits pour les consommer en les ingurgitant ou en les appliquant extérieurement.
En tant que professeur et maman, je lui expliquais et je lui imposais un tas de choses, qu’il allait éventuellement comprendre plus tard.
Je l’exploitais en le faisant porter des lourds sacs en plastique pleins d’affaires nécessaires pour lui et de nourriture qui pouvait faire dégueuler un vrai Français. Nous étions extasiés par nos emplettes.
Je lui ai interdit l’alcool et le tabac, dont je me servais à volonté. Il n’avait qu’à déguster toutes les autres marchandises que j’avais acquises. En plus, la musique. Connaissait-il Edith Piaf et « Milord » ?
Non ? Alors, j’allais l’initier à la vraie culture française. Je lui traduisais les mots et il devait écouter le langage de la mélodie. J’étais bête et je lui avouais que j’étais amoureuse, à mon âge, d’un poète.
Il m’a demandé si j’avais un chapeau et une écharpe.
Oui. Je gardais dans mon placard des accessoires d’antan.
Il a choisi la coiffe noire en feutre de maman et un foulard rouge. Il était le seigneur qui dédaignait de regarder la petite Roumaine qui croisait son chemin. Je devais savoir que j’étais superbe et que seulement les cons allaient m’ignorer. Je devais partir à Paris !
Le week-end suivant, j’étais là. Mon Pâris m’attendait ému, tendu. Nous étions handicapés par notre timidité, notre vécu semblable, parallèle, sans pont de transition. Nous avons visité à l’aube la butte Montmartre. Elle était enneigée comme nous, dépassée par le passé.
J’ai repris les cours. L’un de mes collègues, Robert, professeur de français, me faisait la cour assidûment depuis un certain temps.
Il avait divorcé, il habitait un appartement en ville près de moi.
Pourquoi ne pas me libérer de mes principes vétustes et sortir avec lui ? Je n’étais pas pucelle, ni none et je ne devais plus me cacher lorsque j’avais un amant, comme auparavant, durant ma séparation.
Nous nous baladions en ville, nous allions au ciné, nous buvions des bières, nous rentrions chez lui, il cuisinait, il me servait des bons mets mijotés, il mettait la musique, nous dansions, nous faisions l’amour.
Le petit émigré m’a dit qu’il nous avait aperçus dans la rue et qu’il était bien le poète, mon mec à moi, comme chantait Patricia Kaas.
Ce n’était pas le Français dont je lui avais parlé, mais un autre.
Tant mieux ! Je vivais pleinement la libération de la femme. Il me félicitait et il m’encourageait à persévérer dans cette manière d’être.
Pour la veille de Noël, j’ai fait des plats roumains anciens et j’ai acheté des produits français sophistiqués. Mon jeune compatriote est venu comme d’habitude jusqu’à 9 heures du soir. Nous avons décoré le sapin et la salle à manger avec ce qu’Arlette m’avait prêté. Nous construisions pour la première fois une crèche avec des santons. Nous chantions nos mélodies traditionnelles et nous écoutions étonnés à la radio « Petit papa Noël ». Nous avions été mis en déroute dans notre pays, mais nous avions gagné. Nous fêtions nos libérations inespérées.

Nana Hatieganu