Nana Hatieganu

Jeux de Dés (9)

Le Dérapage

 


Je dérapais souvent sur les mots ou les locutions et je tombais dans le dialogue de sourds. Les analogies entre ma langue maternelle et celle que je pratiquais m’empêchaient de parler correctement au niveau morphologique et phonétique. Mes collègues m’aidaient à dépasser ces difficultés. Je trouvais bizarre que des expressions françaises, qu’on utilisait couramment en roumain, n’étaient plus d’actualité ou avaient changé de sens et que des noms étrangers avaient été francisés à tel point que j’avais du mal à les reconnaître. Les élèves se moquaient lorsqu’ils m’entendaient. Ils n’attendaient que ça pour nier tout ce que je leur disais, même les notions scientifiques enseignées. Cela les arrangeait « terriblement » à ne pas « apprendre » les « cours », sous prétexte qu’ils ne « pigeaient » pas le « moulte » de « bidules » que je leur « balançais » en roulant les « r » comme les paysans bressans qui venaient sur le marché à Dole.
Je me suis mise à apprendre l’argot en général, le régional, celui des écoliers et du milieu où ils étaient élevés. Je m’efforçais de grasseyer.
Après une semaine déjà beaucoup de choses s’étaient arrangées. J’avais dit à mes apprentis que j’étais un peu perdue en Franche-Comté comme eux dans les mathématiques et que ce n’était pas sorcier de nous épauler. Ils étaient enchantés par cette idée.
J’ai reçu un petit mot de la part du poète espagnol qui vivait en Allemagne et qui me félicitait pour mon arrivée en France. Il refaisait surface après son long silence en tant que prince charmant galant. Il m’invitait pour le mois d’octobre au festival international de poésie qui avait lieu en Belgique et aux Pays-Bas, du côté néerlandais, puis en Espagne, en Andalousie. Il était le président de la seconde partie.
J’ai commencé à rêver. Alors ou jamais j’avais l’occasion de voyager. Je devais essayer la soupe réchauffée, même si elle tournait.
J’ai répondu à mon vieux correspondant littéraire amoureux. C’était faisable, si je surmontais mes problèmes financiers et ceux du métier.
Je ne m’attendais pas, mais il assumait totalement mon accueil et mon hébergement. Il m’envoyait une invitation officielle et il pouvait me prêter l’argent nécessaire pour payer mon déplacement.
J’étais ravie. Ses propos me propulsaient vers le quiproquo des vers. Je devenais poétique dans mon éthique. Cet homme-là m’avait fait beaucoup plus de bien que de mal. Il m’avait incitée à créer, à écrire en français, à avoir le courage de me débarrasser du passé.
L’Académie m’a accordée une avance sur mon salaire. Le proviseur m’a permis de m’absenter une semaine à condition de faire le rattrapage des cours en temps utile, Arlette m’a aidée à ouvrir un compte en banque, à louer un appartement, à remplir les conditions nécessaires pour pouvoir l’habiter, à obtenir vite une carte de séjour.
Des râpages inutiles, à mon avis, qui se sont montrés très fertiles.
Début octobre, j’arrivais émue en Belgique. J’étais attendue par l’Espagnol passionné de lyrique et enflammé par son sang ibérique.
Je ne l’avais pas reconnu sur le quai de la gare. Il m’a paru hideux. Lui aussi a été déçu par mes traits tirés, mon physique décharné et ma timidité. Il s’attendait à une brune pileuse, plantureuse, audacieuse.
J’ai été chaleureusement reçue par le groupe de poètes qui me connaissaient depuis l’année d’avant. Je voulais faire abstraction de celui qui m’avait envoyé l’invitation et qui m’avait accueillie, mais lui il était un président vigilant qui exprimait la jalousie de l’Andalousie. Il éloignait les autres et il exigeait l’exclusivité de ma personne. Il s’érigeait en amant ardent, en laissant croire que c’était du déjà fait.
Son comportement a dérapé totalement lorsqu’il a ouvert la porte de sa chambre en me disant que c’était là que j’allais être casée.
J’ai cherché dans tout l’hôtel une autre pièce pour moi, de la cave au grenier. Je demandais d’être hébergée n’importe où, j’avais des sous, dans la suite royale ou dans la conciergerie pourrie. Essai impossible !
Le président était ravi et hardi : je devais dormir dans son lit.
C’est ce que j’ai fait pendant trois nuits, mais sans coucher avec lui.
Je n’étais pas née d’hier. J’ai bien su, sans peine, le tenir en haleine. Mais il ne fallait pas trop tirer sur la corde raide de son orgueil. J’ai décidé de rentrer chez moi en prétextant que je n’avais pas les moyens de payer mon voyage d’Amsterdam à Dole, donc je partais d’Anvers.
Il a accepté l’idée de se séparer de moi, dans l’espoir de me revoir.
Il allait arranger le côté financier pour notre prochaine rencontre en Espagne. Jusqu’alors, il pouvait m’aider en m’expédiant à Paris dans la voiture d’un participant français, qui quittait ce jour-là le festival.
En fait, j’avais mon billet de retour en poche. Je n’aimais pas faire des économies en l’utilisant sur un parcours plus court, juste parce que le président arrogant l’avait imposé à l’un de ses subordonnés.
Je n’osais pas envisager la chance inattendue d’être à côté du plus bel homme que j’avais remarqué, depuis le début, dans l’assemblée.
Je le sentais doux, intelligent, sensible, fragile, rougissant, aimable.
Nous étions tous les deux tendus, confus, émus. Nous nous vouvoyions lorsque nous entamions la moindre discussion. J’insistais pour prendre le train à Bruxelles et il n’imposait pas son opinion.
Le sort a fait qu’il a loupé la gare, puis l’autoroute de retour vers la capitale belge. Des lourds nuages noirs annonçaient l’orage qui a éclaté soudainement avec éclaboussures. Moi pareillement en chialant.
Je n’étais pas la maîtresse de l’Espagnol, ni son esclave ! Quelle détresse d’avoir été considérée comme ça ! J’avais tout loupé à cause de celui-là ! Et j’avais encore trois jours de congé pour voyager.
Ce n’était pas grave. Tout d’abord, je devais prendre son mouchoir et résoudre mes problèmes de pleurnichage et de maquillage.
Nous allions boire un café et puis il allait me présenter Paris.
Je glissais dans un monde chimérique, sous un arc-en-ciel réel, avec les chansons de Brel sur le pays plat, qui était le sien, couvert du charbon des corons et survolé par des montgolfières ascensionnelles.
La tour Eiffel s’apercevait de loin dans la nuit, comme une fusée ciselée en or qui planait au-dessus du globe terrestre. J’étais en transe lorsque je traversais la ville mythique et mystique de mon cœur.
Mon Pâris m’accordait la pomme du jardin des Hespérides en retardant son retour en famille, chez sa femme et chez sa fille, pour m’élancer au sommet du monument emblématique de la cité céleste.
Je me suis assise en tailleur dans le sable d’en dessous. J’ai dit alors que j’étais le nombril du monde, car j’existais au centre de l’univers.
Il m’a conduit à 2 heures du matin dans un restaurant de grande classe. J’étais en jeans et je mangeais des plats raffinés, français.
Nous sommes rentrés dans son appartement du 16e et il m’a laissé les clefs. J’y suis restée refermée deux jours. J’ai savouré mon songe d’une nuit d’été. Lorsqu’il est revenu, je me suis vite tirée. J’évitais le dérapage total à mon âge. Moi, je voulais me libérer et me remarier.

Nana Hatieganu