Nana Hatieganu

Jeux de Dés (8)

Le Déracinement

 


J’avais dépassé les obstacles qui s’interposaient, les formalités demandées avaient été remplies en temps utile et j’allais me déraciner.
J’ai quitté mon pays à l’aube. Vénus, l’étoile du Berger, m’accompagnait solitaire, encourageante. J’avais tout laissé derrière moi et je regardais seulement en avant. J’éloignais la sentimentalité. Je m’imposais à ne pas penser à mes fils, qui dormaient encore alors.
Je m’attendais à chaque moment d’être arrêtée dans mon chemin. Les Roumains m’avaient laissée franchir la frontière à l’aéroport et les Français m’ont reçue sur leur territoire. J’avais mes papiers en règle. J’allais travailler dans l’enseignement, légalement, pour un an, à Dole.
J’y suis allée directement, en étant que de passage à Paris, le rêve de ma vie, aperçu sous mes yeux éblouis. Je traînais après moi un lourd bagage. Je devais vite me débarrasser de lui et me présenter au poste.
Le proviseur de l’établissement scolaire où j’allais professer m’attendait à la gare. Je ne comprenais pas exactement ce que le titre de ce monsieur-là voulait dire, mais, même s’il était provisoire, c’était une personne importante : sa voiture était propre, luisante, imposante, impressionnante ; elle clignotait de loin et elle ouvrait seule ses portes.
Nous traversions une petite ville de province tranquille, ensoleillée, ensommeillée, paresseuse à midi, comme celles de mon pays, mais pas poussiéreuses et miséreuses. Elle était toute fraîche avec ses arrangements floraux nouveaux, conçus et entretenus périodiquement par la municipalité, avec ses maisons anciennes bien retapées et ses bâtiments modernes, qui n’étaient pas ternes. J’étudiais avec délice et malice les symboles drôles des graffitis, qui étaient inédits pour moi.
J’ai eu un entretien au lycée avec le proviseur. Nous faisions des efforts tous les deux pour nous comprendre réciproquement. Notre langage était différent, parfois incompréhensible, même incompatible.
Où allais-je loger ? Combien d’argent avais-je à ma disposition ? Ces questions-là étaient posées par tous les deux en même temps.
C’est lui qui a été obligé à répondre le premier. Je pouvais être casée, au début, à l’internat du lycée. J’allais percevoir ma première paye dans trois mois, le temps d’être introduite dans le système informatique. On n’avait pas prévu une prime d’installation, on n’avait pas pensé à cela. Pour les victuailles, il me prêtait des tickets-repas, à utiliser dans la cantine de l’établissement. Comme ça, j’étais rassurée que je pouvais bien démarrer mon activité. Ces dettes allaient être remboursées seulement au moment où j’allais être rémunérée.
Je me suis retrouvée dans une chambre d’un deux-pièces rénové que je partageais trois fois par semaine avec une surveillante de nuit.
C’était un vendredi. Une collègue de mathématiques, Arlette, était la déléguée du personnel didactique qui devait s’occuper de moi. Elle m’a emmenée en visite chez des copains à elle et à son petit ami. L’appartement que je visitais était à part, avec du cachet, les gens accueillants, francs, l’atmosphère détendue et câline. Mon tapis volant m’avait déposée sur un nuage rose. Je regardais tendrement les deux couples heureux qui partageaient leur pain avec moi. J’étais comme au Danemark, dans un monde civilisé qui me souriait, mais je n’étais pas dans un camp d’exilés et je ressentais encore plus ma solitude.
Je suis rentrée dans ma chambre du lycée, même si Arlette insistait pour passer le week-end avec eux. Je voulais me retrouver un peu.
Les deux jours suivants, l’établissement scolaire était vide. Je suis sortie de chez moi l’après-midi avec le peu d’argent de poche qui me restait après le voyage. Le centre ville était loin, les rues désertiques, pas de moyens de locomotion en commun, les rares magasins que je rencontrais dans mon chemin étaient fermés. J’en ai trouvé un tout petit ouvert et j’y suis entrée. J’hésitais entre les produits et les prix.
Le soir, dans mon cube de béton silencieux, j’ai mangé du pain et du boursin et j’ai bu du vin. Le lendemain, j’ai pris la direction opposée, celle d’un supermarché ouvert les jours fériés. J’ai acheté du Pastis. Le chauffage du bâtiment était coupé et j’allais m’ensoleiller.
Le premier jour d’école a été très plein. L’année scolaire avait déjà débuté, le proviseur adjoint parlait en sigles étranges devenus noms communs, il n’avait plus de programme à me donner et mon emploi du temps était une grille mystérieuse de lettres et chiffres superposés. Les professeurs étaient nombreux, ils utilisaient des abréviations et des expressions que je n’avais jamais entendues, ils me souhaitaient la bienvenue en se présentant et je ne retenais aucun de leurs noms.
Je posais des questions, je demandais des conseils, je désirais assister à l’un des cours de mes collègues pour m’en faire une idée.
J’étais dans un pays libre et je faisais ce que je croyais nécessaire. Je pouvais commencer d’où je voulais le programme, mais sans le dépasser, il n’existait pas des catalogues pour marquer les absents et les notes, les élèves avaient des manuels différents, ils n’écrivaient pas en même temps que moi et, en tout, ce n’était pas comme chez nous.
Le proviseur m’a annoncée qu’on me sollicitait le plus tôt possible à l’académie et à la préfecture. Oui. A quelles adresses ? Il ne les savait pas, mais j’allais bien les trouver à Besançon et à Lons le Saunier.
Quoi ? Je devais me déplacer vers d’autres localités ? Comment ?
En voiture, par train ou par bus. Les frais de transports n’étaient pas remboursés, d’autant moins payés d’avance. Il me prêtait des sous.
Non, merci ! J’avais ma dignité et la forte impression qu’elle était piétinée. Je n’avais pas demandé de venir en France, c’était l’Education Nationale qui m’avait invitée, suite à un concours dur. En plus, ce n’était pas une bourse accordée pour étudier, mais un contrat de travail et je bossais. J’étais dans mes droits d’être payée et d’avoir une situation matérielle et sociale au niveau de ma profession. Je n’attendais pas des cadeaux, ni des prêts, mais ce qu’on me devait ! Ici ce n’était pas la Roumanie. Je n’allais pas faire la manche ou d’autres compromis pour subsister, lorsque j’avais décroché un emploi et il y avait des lois ! Etait-ce du mépris ou de la mégarde à mon égard ?
Il s’excusait. Mon débarquement dans son établissement avait été mal organisé. Il n’avait pas été avisé sur mes conditions particulières.
Est-ce que j’avais un RIB ? Un RIP ? Un compte en banque ?
Non. Ou, en tout cas, je ne savais pas trop à quoi il se référait.
D’accord. Il m’avançait de l’argent en espèces (quel genre, quelle famille dans la taxinomie ?). Il allait arranger ma situation avec les intendants du lycée, de l’académie et même du ministère s’il le fallait. Il me comprenait, il m’appréciait, il me soutenait dans mon avenir.
Je lui ai ouvert les yeux, en lui avouant que le contrat prévoyait que je devais être mariée et venir sans famille. J’allais bientôt divorcer.
Il était dans la même situation. Valait mieux rompre, à un moment donné, totalement avec le passé et choisir un nouveau destin.
J’avais dérapé et j’étais bien dans ma chambre, déracinée du monde.

Nana Hatieganu