Nana Hatieganu

Jeux de Dés (7)

Le Débrouillage

 


Mes collègues de lycée me félicitaient pour ma réussite, surtout le proviseur et le professeur qui m’avaient aidée à me débrouiller si bien. Ils regrettaient que j’allais les quitter, mais c’était seulement pour un an. Nous pouvions nous voir entre temps, même s’ils savaient que je n’avais pas la permission de rentrer en Roumanie jusqu’à la fin du contrat. Ils étaient prêts à me visiter en France, si je les invitais.
J’avais besoin d’argent et je faisais attention aux personnes auxquelles j’allais m’adresser pour un emprunt, comme d’habitude. Je ne voulais pas m’endetter en me créant des obligations encombrantes.
Je devais me débrouiller une fois de plus seule avec circonspection.
Mon mari ricanait. Jamais je n’allais arriver à remplir toutes les formalités demandées. C’était mon problème. Lui il s’était opposé du début à ma décision d’accepter ce contrat-là qui nous séparait.
Mais pourquoi ? Est-ce qu’il ne comprenait pas que je ne pouvais pas renoncer à cette occasion unique que j’avais gagnée pour promouvoir mon métier ? J’avais le droit de me réaliser aussi sur le plan professionnel, pas seulement sur celui social, familial. †a n’allait pas extra entre nous. C’était une opportunité inespérée de nous éloigner pour un certain temps, de gagner plus d’argent, de réévaluer nos relations, de remettre des choses en question et la pendule à zéro.
Non. Si mes démarches aboutissaient, ce qui n’était pas sûr du tout à cause déjà de mes précaires ressources pécuniaires, il n’avait qu’à dénoncer notre divorce en cours et mon contrat était annulé.
Il était prêt pour des brouillages sur les combinaisons et les émissions que j’essayais, afin de les faire inintelligibles, impossibles.
Un de mes anciens élèves est venu m’annoncer qu’il avait gagné l’entrée en faculté de mathématiques. Il me remerciait de lui avoir ouvert les yeux sur ce domaine fantastique de la créativité logique.
Moi aussi j’avais eu un succès, mais les moyens pour le réaliser me manquaient. Les intellectuels n’étaient pas doués pour avoir du blé.
Pas de problème ! Son père était friqué et il pouvait m’en prêter, même m’en donner, m’en faire cadeau pour ce qu’il me devait déjà.
Je n’osais pas, mais c’était une solution. Une fois sur place, à Dole, une localité dont je savais seulement ce qui était mentionné dans mon ancien Larousse, j’allais être salariée et je pouvais rembourser.
De quelle somme avais-je besoin ? En dollars, bien sûr.
C’était dur à estimer. Je n’avais pas l’habitude de calculer en ces devises. Je n’étais pas forte en comptabilité. Il le savait très bien qu’un mathématicien était plutôt une tête en l’air qu’un bon gérant d’un portefeuille. Je devais payer l’avocat pour continuer mon divorce et toutes les formalités nécessaires pour mon départ. En plus, le voyage.
Il savait que l’une de ses collègues de classe, celle que j’avais soutenue contre vents et marées dans son intention de percer le monde machiste de l’aviation, était devenue pilote de ligne. Elle allait être contente de me faire une réduction sur mon vol et d’autres facilités.
Il allait arranger tout cela pour moi au plus vite possible.
J’ai croisé dans la rue un journaliste suisse que j’avais rencontré à deux reprises dans des réunions artistiques. Je le connaissais de vue, mais lui il était au courant de ma réussite en mathématiques. Comme il vivait partiellement en Roumanie, il savait les problèmes auxquels nous étions confrontés quotidiennement. Il me prêtait 100$. Je ne lui avais rien demandé ! Il insistait pour que j’accepte ce geste d’amitié.
Je devais payer à droite et à gauche des sommes incroyables pour le moindre des actes que les autorités roumaines et françaises me demandaient. J’étais contrôlée des deux côtés avec vigilance et aucun détail ne devait leur échapper. Cela durait déjà depuis plus de 3 mois.
Nous n’avions pas encore à l’époque la possibilité légale de détenir en même temps une pièce d’identité et un passeport roumain. Une partie de notre groupe de partants pour la France est allé au Ministère de l’Intérieur et puis des Externes pour déposer nos cartes nationales et obtenir les laissez-passer pour l’étranger. L’un de nos confrères nous a quittés. Il se rendait à un autre guichet, car son passe-partout était professionnel, bleu, pas touristique occasionnel, habituel, vert.
Hé ! ho ! ça alors, la ! celui-là, ça n’allait pas ? Va ! Et nous ? Est-ce que nous partions ailleurs, nous balader à notre bon gré, ou au même endroit que lui pour bosser ? Je l’interpellais de loin, en courant.
Pourquoi devait-il faire note à part ? Avait-il des mérites spéciaux ? Non, d’après ce que je le savais. Il y avait deux possibilités : ou il était en train de contourner la loi et j’allais le dénoncer ou il était en plein droit et j’allais procéder comme lui. « Un pour tous et tous pour un ! », pas dix pour cent, pas de pots de vin, mais un pour vingt !
Ceux du groupe qui étaient là ont tous obtenu le passeport bleu.
Plus tard, j’ai retiré aussi le vert, avec les visas antérieurs. C’était mieux de le détenir caché chez moi que de le laisser entre les mains des autorités qui pouvaient découvrir en l’analysant profondément que j’avais obtenu l’asile politique au Danemark et que je l’avais refusé.
Pour la première fois de ma vie j’ai accepté une tricherie. Un des protégés du président de la commission du concours d’admission au lycée avait été mal noté par moi. Si j’augmentais la note de 4 points, le chef m’offrait gracieusement 100$. C’était mon salaire pour un mois.
J’ai toujours voulu être en dehors de leurs manigances. D’ailleurs, ils se méfiaient de moi lorsque j’étais examinateur. Comment faisaient-ils pour reconnaître leurs candidats préférés, tout en gardant des apparences correctes ? J’étais au courant de plein d’artifices : cachets apposés à droite ou à gauche, plus ou moins imprimés, signature du superviseur en haut ou en bas de page, avec des caractères droits ou penchés dans l’un des deux sens, des sujets connus d’avances, des aides données au cours du concours, lorsque l’un des élèves était escorté dédaigneusement aux toilettes ou accompagné tristement dans la salle des profs, parce que l’un des membres de sa famille était subitement décédé, des hiéroglyphes marqués dans certains endroits par les concurrents afin que leur épreuve écrite soit plus facilement repérée. C’était tout codé, classifié, embrouillé et je ne m’intéressais pas à ces affaires mafieuses.
Pour les cas les plus désespérés, on faisait appel à celui qui corrigeait et on lui offrait une partie insignifiante de la somme versée.
J’ai accepté ce compromis, à ma manière. Je m’absentais un peu, parce que j’étais fatiguée. J’allais recorriger plus tard. Si entre temps les réponses étaient meilleures, je les notais à leur nouvelle valeur. En rentrant, j’ai pu augmenter la note et j’ai empoché ce qu’on me devait. J’ai commenté que j’avais des preuves pour certaines illégalités commises. On remplissait des espaces vides, à l’insu du correcteur. Si je dévoilais ce mystère, le ministère pouvait déraciner l’inspecteur. Il m’a fait un gros cadeau, que j’ai vendu à un bon prix au marché noir.

 

Nana Hatieganu