Nana Hatieganu

Jeux de Dés (6)

La Destination

 


Je suis entrée dans la petite salle d’examen et je suis restée debout. J’étudiais le topo, je laissais voir mes longues jambes perchées sur des talons hauts, je m’érigeais en Erinnye. Je m’excusais, mais j’étais encore en pleine furie. Personne ne m’avait avertie du devancement de l’heure convenue pour l’entretien et j’avais été sur le point d’etre en retard et de tout louper. J’aimais la ponctualité. D’autres candidats avaient été surement prévenus de ce changement par une certaine filiere, comme le monsieur qui attendait son tour dans l’antichambre.
J’ai pris gracieusement place sur la chaise que mes deux intervieweurs m’indiquaient avec courtoisie. Ils étaient assis devant moi a un bureau envahi par des gros dossiers. Le mien consistait en un formulaire chiffonné, rempli a la hâte. Le regard des examinateurs était interrogateur. Ils ont commencé par le suivi des rubriques que j’avais complétées a mon inscription. Ils voulaient savoir plus sur moi.
Oui, j’étais enseignante de maths a Bucarest, dans un grand lycée théorique. J’exerçais mon métier chaque jour, pas occasionnellement comme le monsieur qui attendait son tour dans l’antichambre.
Oui, j’avais l’équivalent roumain de la maîtrise française, des CAPES, de la titularisation et de l’agrégation. J’avais beaucoup sué sur ces concours, parce qu’il y avait toujours eu des personnes qui trichaient. Ils avaient pu faire des études au début de la période communiste en sautant des étapes, en obtenant des diplômes bidon et des titres par procuration. Ils remontaient chaque fois d’un échelon dans leur profession, mais c’était seulement en fonction des services serviles et bien vils qu’ils rendaient au parti unique de la république. Ils profitaient de leurs relations pour renforcer leurs positions et ils devenaient des personnalités incompétentes, influentes, arrogantes, comme le monsieur qui attendait son tour dans l’antichambre.
Non, je n’avais pas le plus haut degré possible dans l’enseignement, mais pas par ignorance ou manque de persévérance. Il y avait des délais a respecter pour passer les éventuelles étapes dans son évolution professionnelle. Mon handicap était ma jeunesse, pas la vieillesse, comme pour le monsieur qui attendait son tour dans l’antichambre.
Non, je n’étais pas directrice, ni principal, ni proviseur, ni inspecteur. Diriger les autres ce n’était pas dans ma nature et c’était un autre métier que celui d’enseigner. Je n’étais pas carriériste arriviste, comme le monsieur qui attendait son tour dans l’antichambre.
Non, je n’avais jamais été envoyée pour travailler a l’étranger. Durant le régime antérieur, seulement les membres du parti les plus surs, les plus surfaits et les plus soumis, avaient la possibilité de franchir nos frontieres renfermées. Depuis le changement politique, les chefs étaient les memes, ils n’avaient fait que permuter les positions de leurs postes, mais ils avaient aussi gagné le pouvoir économique. Je n’avais pas été communiste, activiste, opportuniste, comme le monsieur qui attendait son tour dans l’antichambre.
Non, je n’avais pas d’ouvrages de spécialité publiés, car le genre demandé ne m’intéressait pas. Des recueils d’exercices et de problemes sans subtilité théorique ou talent pédagogique, ou les idées se répétaient, en modulant seulement les chiffres et les lettres des énoncés. Les rationnels étaient remplacés par des réels et les pommes par des poires. L’opuscule créé était censuré et signé par celui qui contrôlait, d’habitude un inspecteur, qui devenait au moins coauteur, comme le monsieur qui attendait son tour dans l’antichambre.
Moi, j’écrivais ! Pas afin d’etre éditée, mais pour mes éleves et, a vrai dire, pour mon plaisir. J’aimais vraiment mon métier. J’essayais d’améliorer mes méthodes et mes notions, en mélangeant les genres. J’atteignais une certaine sorte de philosophie, dans le sens classique et étymologique du terme. Ils pouvaient éventuellement le constater s’ils jetaient un coup d’oil sur l’essai en français que j’avais attaché a mon dossier. J’étudiais le zéro sous ses multiples aspects. Je prenais une idée mathématique qui le concernait et je la concrétisais par des exemples choisis, graduels, avec une complexité qui se diversifiait.
La nullité caractérisait plutôt des inspecteurs, dont j’avais horreur, comme du monsieur qui attendait son tour dans l’antichambre.
Les deux hommes m’écoutaient en me regardant interloqués.
Je me suis arretée et j’ai demandé en quoi consistait l’examen.
J’en savais rien. Que vérifiaient-ils ? Mon identité ? Ma maniere de parler le français ? Mes connaissances de spécialité ? Qui étaient-ils ?
Deux inspecteurs généraux de mathématiques en France.
D’accord. J’étais sure que la-bas les choses se passaient autrement.
Si je gagnais le concours, étais-je prete a accepter les conditions du contrat ? Me déplacer seule, pour enseigner en France, durant un an?
Un contrat de travail, pas une bourse ? Formidable ! Sans ma famille ? Pas de problemes ! Une année, pas quelques semaines ou mois ? Extraordinaire ! En France, pas dans le Maghreb ? Incroyable !
Quelle région préférais-je ? N’importe laquelle. Quel salaire prétendais-je ? N’importe lequel. Quelle sorte d’établissement scolaire, cycle d’enseignement, profil de formation choisissais-je ?
Je m’en fichais éperdument ! J’étais debout et je me permettais de les serrer contre ma poitrine. N’importe le résultat, je les aimais ! Ils étaient un peu embarrassés par ce final, mais souriants et galants, pas comme le monsieur qui attendait son tour dans l’antichambre.
Deux jours apres, un saint vendredi, j’étais parmi les 20 gagnants. Leurs noms et leurs figures ne me disaient rien.
Pour le 14 Juillet, j’étais invitée a la réception de l’ambassade française. Je franchissais pour la premiere fois le seuil d’un endroit si huppé. Je me suis fringuée a mon idée. Un tailleur bleu de grande classe, un petit haut blanc séduisant et un noud rouge insignifiant dans mes cheveux. J’ai cueilli une cocarde et je l’ai implantée dans mon décolleté. Mes collegues étaient étonnés de voir combien de monde je connaissais. J’ai dit qu’eux aussi connaissaient plein de personnalités. L’important était d’etre reconnu par des célébrités ! Je ne prenais que du champagne. J’avais tout le temps une coupe a la main, pour trinquer avec ceux qui m’abordaient. Des ministres, des ministrables et d’autres minables roumains qui se rappelaient soudainement de moi. J’étais parfaite : belle, intelligente, surprenante. Scientifique magnifique, écrivain au genre féminin, polyglotte rigolote. Est-ce que j’allais me rappeler d’eux et les inviter en France ?
L’ambassadeur est venu vers moi. J’étais surement la gagnante qui émergeait de la poésie. Il enviait les éleves qui avaient la chance de m’avoir comme professeur. Il savait que tous allaient tomber amoureux des mathématiques. J’ai fait une révérence et j’ai dit :  Excellence, vive la chance, vive la France ! Vive la compétence ! . Je m’étais bien débrouillée et j’allais partir en Franche-Comté, a Dole.

Nana Hatieganu