Nana Haþieganu

Jeux de Dés (5)

La Destinée

 


Je m'abandonnais au destin. Un monsieur français vérifiait le tas de pieces justificatives présentées par les candidats. Il les contrôlait minutieusement, puis il donnait une liasse de feuilles avec les sujets.
J'attendais mon tour, en me faisant de plus en plus petite. Lorsqu'il s'est présenté devant moi, j'ai fouillé longuement dans mon sac a main et je lui ai montré uniquement ma carte d'identité. Il l'a étudiée en la retournant a plusieurs reprises sur ses deux faces, il m'a regardé pour me confronter a la photo, il m'a rendu mon document, il a déposé devant moi le meme amas de papiers qu'il avait distribué aux autres et il est passé aux suivants concurrents.
Je ne bougeais pas. Allait-il par hasard retourner sur ses pas ?
J'entendais autour de moi plein de commentaires chuchotés en roumain. C'était le vilain Babot, le vigilant vigile qu'ils vilipendaient depuis des mois, parce qu'il faisait tant d'oppositions aux inscriptions.
J'ai déduit qu'il s'agissait de Monsieur Barbeau, celui qui m'avait permis de participer a l'examen, au dernier moment, sur parole écrite.
La destinée était de nouveau a mes côtés. Le nom du bienfaiteur avait 7 lettres, chiffre fatidique, mon porte-bonheur a toute heure.
Je n'osais pas regarder les pages qu'il m'avait confiées. Je les comptais. Une fois, deux fois et encore une fois. Il y en avait 7.
Nombre cardinal, crucial, entier, premier, naturel surnaturel. La somme algébrique d'un paire et d'un impaire, de 2 et 5, qui étaient pareils a lui, ou de 4 et 3, les chiffres qui comptaient les lettres des prénoms de mes garçons, dont le produit était 12, ma date destinée a…
Bon. Je pouvais aborder le premier sujet. Il débutait par : " Le 7 est bleu, le 2 est doux, le 5 est mou, le 3 est parfumé, le 4 est fluté … ".
J'étais futée et je percevais les cinq sens. Mon sixieme entendait la musique des spheres, avec l'accord parfait de Saint-Saëns.
Pour moi, c'était vraiment une " Ode a la joie " et Beethoven frappait a ma porte avec ses 4 coups héroiques du destin glorieux.
En fait, il s'agissait d'un article qui exemplifiait et commentait l'idée que l'abstrait pouvait etre concrétisé et analysé sous diverses formes. Je devais seulement décider si les assertions qui suivaient étaient équivalentes ou non a celles du texte cité. Pour chaque phrase on donnait deux cases ou il fallait cocher le faux ou le vrai.
J'étais déçue. En plus, c'était dur pour moi d'opter pour la fausseté ou de la vérité de ces opinions, qui n'étaient pas toujours les miennes. Mais, j'ai eu le bon sens de rester dans le cercle restreint de leur requete, renfermée dans la logique formelle classique, pas dialectique. A bas la these, l'antithese et la synthese ! Foutaise. Vive l'ascese !
Ce qui suivait était une phrase étendue sur deux pages avec des lacunes sur chaque ligne, qu'on devait remplir par un mot choisi dans une suite incohérente de noms. Non ! L'énoncé n'avait aucun sens parce qu'il y en avait trop. Heureusement, je me suis souvenue des jeux de mon enfance avec les labyrinthes présentés hebdomadairement dans la revue " Pif ". Je résolvais chaque fois le probleme en rentrant par la seule issue valable. J'ai procédé pareillement, a l'envers, et la solution trouvée était unique, donc la bonne, celle que je cherchais.
Le troisieme sujet parlait de sauterelles, de coccinelles et de grele. Ces calamités dévastaient le langage français et c'était a nous de relever le défit et de remédier aux défaillances grammaticales.
Ensuite, une question de vocabulaire : trouver au moins un synonyme pour les termes soulignés. C'était dans la poche, j'en connaissais plus d'un tour. Je substituais a volonté l'original donné. Les nuances adaptées étaient évidentes, stridentes, pour des personnes éminentes comme moi. J'étais fiere et je commençais a faire des manieres en relisant mes réponses que je ne considérais pas ordinaires.
Je regardais d'un air supérieur autour de moi. Mes collegues s'entraidaient a la limite des possibilités. Ils échangeaient des feuilles, ils copiaient sur leurs voisins et leurs bouquins, ils s'envoyaient des petits bouts de papiers, ils paniquaient lorsqu'un autre groupe de concurrents avait eu une autre idée. Ou était le jugement erroné ?
J'assumais avec courage les conneries que j'avais mises dans mon ouvrage, je me débarrassais d'elles, en les déposant entre les mains du surveillant, et je me taillais vite, avant que cette épreuve soit annulée.
J'étais étonnée de savoir que le résultat allait déja etre connu le soir.
Je me suis vue inscrite sur la liste des 70 candidats admis a l'oral.
J'étais programmée pour mercredi, a 10 heures 20. Les entretiens duraient 20 minutes et c'était interdit d'arriver plus tôt ou plus tard.
Comment me préparer ? Toute la journée de mardi je me suis fait des soins de beauté, j'ai mis mes bigoudis et j'ai choisi mes habits.
Mercredi, a 9 heures, j'ai pris un taxi, pour etre sure d'etre exacte a l'heure fixée et pour ne pas abîmer mes chaussures. Je suis arrivée beaucoup en avance et j'ai attendu dans un petit parc des alentours.
Je fumais et je priais la Vierge Marie et sa compagnie pour m'aider.
A 10 heures moins 10, je n'avais plus la patience de rester sur place.
Je suis allée au Centre Culturel Français, devant la porte d'entrée, pour lire une fois de plus la liste affichée. Peut-etre allais-je rencontrer l'un des candidats précédants. Il pouvait me renseigner sur l'entretien.
Les heures de rendez-vous avaient changé ce jour-la meme. Je devais me présenter a 10 heures pile. Je n'avais plus a ma disposition que quelques minutes. J'ai déterré la hache de guerre, j'ai escaladé en vitesse les escaliers escarpés, j'ai demandé ou avait lieu l'examen, je me suis précipitée dans la direction indiquée et je suis arrivée a temps dans la salle d'attente. La, il y avait une seule personne, une personnalité d'antan, un inspecteur de mathématiques immortel, qui m'avait contrôlée a plusieurs reprises, sans pouvoir me débaucher.
J'étais étonné de constater qu'il avait été accepté a l'oral, qu'il exerçait encore son métier, qu'il avait gardé son ancienne fonction.
Qui l'avait informé sur le décalage horaire de l'examen ? Comment se faisait-il qu'il était présent d'avance ? D'ou savait-il que j'allais surement m'absenter ? Pourquoi voulait-il prendre ma place ?
J'existais et je me manifestais. Je lui ai fait le bras d'honneur, en ôtant mon manteau, que je lui confiais, comme a un valet de pied.
J'étais en petite robe décolletée, qui combattait pour une juste cause.
Un avorton sortait a reculons d'une piece d'a côté, en faisant avec compétence des révérences. Il balbutiait des compliments, des remerciements. D'apres son aspect effacé et son attitude pleine de servitude, il n'avait aucune chance pour gagner un départ a l'étranger.
J'étais élégante, brillante et arrogante, en comparaison a mon prédécesseur. Quant a mon successeur, j'allais arranger sans peur sa démonétisation, sa démolition, sa destruction. Je souriais aux deux préposés français bien élevés et au corrompu inspecteur sidéré, qui devait remettre a plus tard son entrée. C'était moi la destinée a suivre !

Nana Hatieganu