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La
coutume n'avait pas changé et la déloyauté régnait. Apres chaque inspection,
on organisait une petite réception en l'honneur du haut fonctionnaire,
qui allait établir plus tard son rapport. Les cours étaient suspendus
et le personnel scolaire se transformait en girouette qui tournait autour
du personnage principal avec des mignardises. On lui offrait a boire,
a manger, a fumer et on lui présentait un présent.
Mon ancien collegue de faculté ne se sentait pas tout a fait a l'aise
parce que j'étais la. Je l'ai assuré que je n'allais pas raconter son
passé, ni le fait qu'il ne m'ait pas visitée en classe. Cela restait entre
nous. Je voulais apprendre des choses d'actualité et de perspective.
Comment pouvait-on obtenir une bourse ou un contrat a l'étranger ?
J'ai posé la question a haute voix, en m'adressant a tous.
L'inspecteur n'avait aucune idée, parce qu'il était nouveau dans son métier.
Les proviseurs et les professeurs, pareils, n'en savaient rien.
Mais, tout le monde était au courant du fait que cette possibilité existait
! Nous connaissions des cadres didactiques qui étaient partis au-dela
de nos frontieres, suite a des concours qu'ils avaient gagné.
Pourquoi cette déloyauté ? Aucun espoir a entrevoir pour des gens moyens
comme moi ! On occultait le préambule et c'était du déja fait.
Madame le proviseur avait été un mois en France pour tenir des conférences.
Nous l'avons su a son retour, lorsqu'elle nous a racontés comment elle
avait fait tous les " Tati " du pays.
Monsieur l'adjoint avait visité l'Angleterre pour parfaire l'apprentissage
en dressage de ses subalternes. Le paysage était terne.
Le professeur de dessin avait passé l'été en Italie envoyé par l'association
" Dali ". Rome était envahie a ras bord par les rats.
Ma collegue de mathématiques s'absentait. Elle n'était pas en arret de
maladie, mais envoyée a Paris pour découvrir les " Monoprix ".
Pas de commentaires. Mes collegues étaient lâches ou déloyaux !
J'ai conduit l'inspecteur jusqu'a la sortie. Il m'a donné un tuyau : les
concours démarraient a partir du mois de juin. Nous étions en avril.
Je suis revenue au bureau du proviseur. Un ancien prof de maths lui tendait
une feuille pour la faire signer. Il s'excusait, mais la précédente, déja
approuvée, contenait une faute d'orthographe.
Je n'ai pas pu m'empecher de rigoler et de m'emparer subitement de ce
document raté, annulé a cause d'une erreur élémentaire.
Je n'en croyais pas mes yeux : c'était un formulaire français d'inscription
a un concours organisé par l'Education Nationale.
Silence. Les deux n'osaient meme pas m'accuser d'insolence. C'était un
malentendu plutôt qu'un mal écrit. Ils n'y étaient pour rien.
Le proviseur signait tout ce qu'on lui mettait sous le nez, par générosité.
Surtout si c'était rédigé en français. Il ne comprenait guere.
Le professeur remplissait toutes les paperasses qu'on lui envoyait, par
accoutumance, pour se conformer aux convenances. En plus, il était souvent
harcelé par les prétentions des organismes étrangers. Monsieur "
Babo " du Centre Culturel Français lui renvoyait ce papier parce
il fallait remplacer le mot " théorétique " par " théorique
".
D'accord. Je les plaignais pour les difficultés qu'ils avaient a affronter.
Je leur demandais seulement de me donner le papier gâché.
Je suis rentrée chez moi et j'ai pris le téléphone en main. L'inspectorat
de l'arrondissement, de la capitale et de la Roumanie n'étaient pas aux
courant de ce que je leur disais. Ils ne parlaient pas aux professeurs
broussards, embrouillés dans le brouillard et le bobard des lois en pleine
transformation dans cette période-la de transition.
Le mystere était total au ministere général de l'instruction nationale.
Je n'avais encore rien appris sur ce concours : quand, ou, comment, pourquoi
se tenait-il. C'était jeudi apres-midi. Je devais me dépecher.
J'ai effacé tout ce qui était rempli sur le formulaire, sauf la signature
du proviseur, et j'ai mis mes cordonnées. J'ai joint une lettre de motivations,
ou j'énumérais tous les croche-pieds qu'on m'avait faits. J'étais déloyale,
mais je tentais ma chance. J'ai ajouté l'essai " Zéro ".
J'ai pris un taxi et je suis allée directement a l'Ambassade de France
en Roumanie. Le drapeau n'était plus dressé et toutes les portes étaient
fermées, meme celles du consulat. Heureusement, le chauffeur de taxi savait
que le Centre Culturel Français était ailleurs. En avant !
La-bas c'était ouvert. Les Roumains faisaient des files d'attente.
Je me suis présentée a un autre guichet, celui réservé aux Français, et
j'ai dit relaxée : " Chez Monsieur Babot, s'il vous plaît ".
C'était au premier étage, a droite. Personne la-bas, sauf une dame aimable
qui m'a demandé ce que je désirais. Son accent était roumain. Je lui ai
parlée en notre langue commune, en lui expliquant que je devais voir en
urgence le nommé Babot. Elle était la secrétaire de l'attaché culturel
en Roumanie, Monsieur Barbeau. Je pouvais lui confier mon probleme. Ensuite,
mes documents menus et tordus.
J'espérais qu'elle était loyale. Elle est revenue pour m'annoncer que
son chef était d'accord avec ma participation a l'examen. Je devais me
présenter lundi matin, a 9 heures, a tel lycée, a l'épreuve écrite.
Vendredi, j'envahissais maman avec un tas de bouquins de maths. Samedi,
j'en avais marre des leçons qu'elle me donnait sur l'accord du participe
passé avec le complément d'objet direct qui le précédait, Dimanche, je
me baladais au parc pour me relaxer. J'ai rencontré un ancien inspecteur
qui m'appréciait et qui avait prouvé sa loyauté. Il ne voulait pas me
décevoir, mais pour ce concours, comme pour tous les autres similaires
que le ministere dissimulait, on avait versé depuis longtemps des gros
pots de vin et on avait essoré tous les trafics d'influence qui pouvaient
exister. Les Roumains faisaient les premiers la sélection des dossiers,
en fonction des onctions matérielles ou relationnelles. Le concours était
de circonstances et de finances.
J'étais intelligente, mais naive si je participais a un tel défi pourri.
Lundi, j'étais la seule en jeans et baskets devant la porte du lycée.
Environ 500 personnes, mises sur leur trente et un, attendaient anxieuses
le début de l'examen. J'ai reconnu de loin le jeune inspecteur dénonciateur,
mon proviseur menteur, mon collegue de maths illettré en français et des
personnalités du régime passé.
Je me suis faufilée dans la foule inconnue, pour ne pas trop etre aperçue.
Je supposais que j'étais la seule a ne pas avoir un gros dossier déposé
chez les Roumains, mais un simple formulaire français périmé, extorqué,
irrégulier parce qu'il avait été effacé et ensuite complété.
J'étais en pleine illégalité, mais les desseins excusaient les moyens.
L'important était de participer, pas de gagner. Je devais pénétrer.
Nous sommes entrés dans l'amphithéâtre par ordre alphabétique. Des que
l'organisateur tournait le dos, les concurrents courraient pour s'asseoir
ou ils voulaient et ils cachaient dans leurs pupitres des aide-mémoire.
Ma place destinée était la septieme du septieme rang.
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