Nana Haþieganu

Jeux de Dés (4)

La Déloyauté

 


La coutume n'avait pas changé et la déloyauté régnait. Apres chaque inspection, on organisait une petite réception en l'honneur du haut fonctionnaire, qui allait établir plus tard son rapport. Les cours étaient suspendus et le personnel scolaire se transformait en girouette qui tournait autour du personnage principal avec des mignardises. On lui offrait a boire, a manger, a fumer et on lui présentait un présent.
Mon ancien collegue de faculté ne se sentait pas tout a fait a l'aise parce que j'étais la. Je l'ai assuré que je n'allais pas raconter son passé, ni le fait qu'il ne m'ait pas visitée en classe. Cela restait entre nous. Je voulais apprendre des choses d'actualité et de perspective.
Comment pouvait-on obtenir une bourse ou un contrat a l'étranger ?
J'ai posé la question a haute voix, en m'adressant a tous.
L'inspecteur n'avait aucune idée, parce qu'il était nouveau dans son métier. Les proviseurs et les professeurs, pareils, n'en savaient rien.
Mais, tout le monde était au courant du fait que cette possibilité existait ! Nous connaissions des cadres didactiques qui étaient partis au-dela de nos frontieres, suite a des concours qu'ils avaient gagné.
Pourquoi cette déloyauté ? Aucun espoir a entrevoir pour des gens moyens comme moi ! On occultait le préambule et c'était du déja fait.
Madame le proviseur avait été un mois en France pour tenir des conférences. Nous l'avons su a son retour, lorsqu'elle nous a racontés comment elle avait fait tous les " Tati " du pays.
Monsieur l'adjoint avait visité l'Angleterre pour parfaire l'apprentissage en dressage de ses subalternes. Le paysage était terne.
Le professeur de dessin avait passé l'été en Italie envoyé par l'association " Dali ". Rome était envahie a ras bord par les rats.
Ma collegue de mathématiques s'absentait. Elle n'était pas en arret de maladie, mais envoyée a Paris pour découvrir les " Monoprix ".
Pas de commentaires. Mes collegues étaient lâches ou déloyaux !
J'ai conduit l'inspecteur jusqu'a la sortie. Il m'a donné un tuyau : les concours démarraient a partir du mois de juin. Nous étions en avril.
Je suis revenue au bureau du proviseur. Un ancien prof de maths lui tendait une feuille pour la faire signer. Il s'excusait, mais la précédente, déja approuvée, contenait une faute d'orthographe.
Je n'ai pas pu m'empecher de rigoler et de m'emparer subitement de ce document raté, annulé a cause d'une erreur élémentaire.
Je n'en croyais pas mes yeux : c'était un formulaire français d'inscription a un concours organisé par l'Education Nationale.
Silence. Les deux n'osaient meme pas m'accuser d'insolence. C'était un malentendu plutôt qu'un mal écrit. Ils n'y étaient pour rien.
Le proviseur signait tout ce qu'on lui mettait sous le nez, par générosité. Surtout si c'était rédigé en français. Il ne comprenait guere.
Le professeur remplissait toutes les paperasses qu'on lui envoyait, par accoutumance, pour se conformer aux convenances. En plus, il était souvent harcelé par les prétentions des organismes étrangers. Monsieur " Babo " du Centre Culturel Français lui renvoyait ce papier parce il fallait remplacer le mot " théorétique " par " théorique ".
D'accord. Je les plaignais pour les difficultés qu'ils avaient a affronter. Je leur demandais seulement de me donner le papier gâché.
Je suis rentrée chez moi et j'ai pris le téléphone en main. L'inspectorat de l'arrondissement, de la capitale et de la Roumanie n'étaient pas aux courant de ce que je leur disais. Ils ne parlaient pas aux professeurs broussards, embrouillés dans le brouillard et le bobard des lois en pleine transformation dans cette période-la de transition.
Le mystere était total au ministere général de l'instruction nationale.
Je n'avais encore rien appris sur ce concours : quand, ou, comment, pourquoi se tenait-il. C'était jeudi apres-midi. Je devais me dépecher.
J'ai effacé tout ce qui était rempli sur le formulaire, sauf la signature du proviseur, et j'ai mis mes cordonnées. J'ai joint une lettre de motivations, ou j'énumérais tous les croche-pieds qu'on m'avait faits. J'étais déloyale, mais je tentais ma chance. J'ai ajouté l'essai " Zéro ".
J'ai pris un taxi et je suis allée directement a l'Ambassade de France en Roumanie. Le drapeau n'était plus dressé et toutes les portes étaient fermées, meme celles du consulat. Heureusement, le chauffeur de taxi savait que le Centre Culturel Français était ailleurs. En avant !
La-bas c'était ouvert. Les Roumains faisaient des files d'attente.
Je me suis présentée a un autre guichet, celui réservé aux Français, et j'ai dit relaxée : " Chez Monsieur Babot, s'il vous plaît ".
C'était au premier étage, a droite. Personne la-bas, sauf une dame aimable qui m'a demandé ce que je désirais. Son accent était roumain. Je lui ai parlée en notre langue commune, en lui expliquant que je devais voir en urgence le nommé Babot. Elle était la secrétaire de l'attaché culturel en Roumanie, Monsieur Barbeau. Je pouvais lui confier mon probleme. Ensuite, mes documents menus et tordus.
J'espérais qu'elle était loyale. Elle est revenue pour m'annoncer que son chef était d'accord avec ma participation a l'examen. Je devais me présenter lundi matin, a 9 heures, a tel lycée, a l'épreuve écrite.
Vendredi, j'envahissais maman avec un tas de bouquins de maths. Samedi, j'en avais marre des leçons qu'elle me donnait sur l'accord du participe passé avec le complément d'objet direct qui le précédait, Dimanche, je me baladais au parc pour me relaxer. J'ai rencontré un ancien inspecteur qui m'appréciait et qui avait prouvé sa loyauté. Il ne voulait pas me décevoir, mais pour ce concours, comme pour tous les autres similaires que le ministere dissimulait, on avait versé depuis longtemps des gros pots de vin et on avait essoré tous les trafics d'influence qui pouvaient exister. Les Roumains faisaient les premiers la sélection des dossiers, en fonction des onctions matérielles ou relationnelles. Le concours était de circonstances et de finances.
J'étais intelligente, mais naive si je participais a un tel défi pourri.
Lundi, j'étais la seule en jeans et baskets devant la porte du lycée. Environ 500 personnes, mises sur leur trente et un, attendaient anxieuses le début de l'examen. J'ai reconnu de loin le jeune inspecteur dénonciateur, mon proviseur menteur, mon collegue de maths illettré en français et des personnalités du régime passé.
Je me suis faufilée dans la foule inconnue, pour ne pas trop etre aperçue. Je supposais que j'étais la seule a ne pas avoir un gros dossier déposé chez les Roumains, mais un simple formulaire français périmé, extorqué, irrégulier parce qu'il avait été effacé et ensuite complété.
J'étais en pleine illégalité, mais les desseins excusaient les moyens. L'important était de participer, pas de gagner. Je devais pénétrer.
Nous sommes entrés dans l'amphithéâtre par ordre alphabétique. Des que l'organisateur tournait le dos, les concurrents courraient pour s'asseoir ou ils voulaient et ils cachaient dans leurs pupitres des aide-mémoire. Ma place destinée était la septieme du septieme rang.

Nana Hatieganu