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J'étais
invitée pour l'année suivante au meme festival, mais a l'étranger. C'était
bien doux de bâtir des châteaux en Espagne !
Je me débattais contre mes miseres pécuniaires et familieres. Je n'avais
plus de sous pour payer mon avocat. En plus, il m'expliquait qu'il n'était
pas possible de demander le divorce aux torts exclusifs d'un époux sans
spécifier ses fautes et sans présenter au moins deux témoins. Je n'étais
pas d'accord. Je voulais me séparer juste parce que la situation s'était
détériorée et ça n'allait plus bien ensemble, mais je n'étais pas capable
d'accuser avec des faits concrets le pere de mes fils. Puis, mes amis
étaient les siens et je ne souhaitais pas constater que je n'avais pas
sur qui m'appuyer lorsque j'étais dans le besoin.
Nous nous sommes présentés pour la conciliation. Je maintenais ma position.
Je ne retirais pas ma plainte et je n'énumérais pas les défauts de mon
mari. Je disais seulement que notre vie commune avait eu beaucoup de hauts,
mais sombrait dernierement souvent dans des bas.
Est-ce que j'avais des témoins ? Oui, les memes que les siens !
Etourdi, pris a la hâte, mon conjoint a présenté sa liste d'adhérants.
J'avais gagné ce débat. Le proces continuait. J'ai su beaucoup plus tard
qui étaient les deux personnes qui avaient accepté de me renier : un copain
a lui qui m'avait draguée et je l'avais repoussé et une copine a moi que
j'avais hébergée lorsque son mari l'avait tabassée. Je n'étais pas étonnée.
La vie m'avait préparée a ne pas trop espérer.
J'écrivais en français sur le zéro mathématique, poétique et philosophique.
Je me donnais beaucoup de mal parce que j'avais oublié depuis longtemps
l'orthographe et la grammaire étrangere et puis j'avais élargi mon domaine
: je plongeais dans l'espace universel.
Maman était fiere de moi. Sa fille ne la décevait pas, au moins du point
de vue intellectuel. Quant au divorce, elle était sure que j'allais le
laisser tomber. Elle n'avait pas d'argent a me preter dans ce but-la,
ni de place pour moi dans sa maison ou mon frere s'était déja abrité.
J'ai reçu une revue espagnole ou l'on avait publié deux de mes poésies
en fac-similé, ma traduction française et la version catalane.
J'attendais émue l'apparition de mon long article sur le "o ".
La réponse que j'ai eue était une carte postale ou le poete déclarait
son amour total et fatal pour moi. Comment montrer ça a maman ?
Je suis allée chez une amie pour déposer ce document brulant. Je lui ai
écrit tout court en lui disant d'envoyer son courrier a cette nouvelle
adresse. Ses lettres devenaient de plus en plus nombreuses et épaisses.
Que c'était beau l'amour !, commentaient mon amie et son mari.
Je suis entrée dans le jeu, au début pour me marrer, ensuite pour du vrai.
J'évoluais a rebours : mere comblée, femme adorée, amoureuse hébétée.
Je me débattais, mais j'agissais constamment a contre-pied.
Je me cachais de mes enfants et de mon mari la nuit, dans la cuisine,
entourée de dictionnaires et de bouquins de grammaire pour composer des
longues épîtres langoureuses, laborieuses, précieuses a mon poete.
Il voulait débarquer a l'instant en Roumanie, m'enlever, me faire voyager
et m'épouser, meme si je n'avais pas encore divorcé, a Paris.
Mes éleves se rendaient bien compte que quelque chose d'intéressant se
passait avec moi. J'étais reveuse, souriante, détachée et, n'importe le
sujet que j'abordais, je leur enseignais que les mathématiques étaient
surtout poétiques, philosophiques et que le " O " représentait
une lettre, un chiffre, un dessin ou un symbole magnifique. Il pouvait
etre le mythe de l'origine, du miroir, de l'ouf qui n'est pas couvé, de
la balance équilibrée, de la source vers laquelle on revenait sans arret
sous forme de spirale hélicoidale ou sinusoidale spatiale. Bien sure,
j'adaptais au contexte et au niveau de compréhension ces considérations
collatérales. De toute façon, mes disciples étaient contents lorsque je
commençais a divaguer. Ils savaient qu'ils avaient pour un moment le temps
de se reposer et ils ne craignaient plus de redoubler l'année. Ils faisaient
semblant m'écouter et réaliser ce que je leur exposais. Tout a fait, madame,
la nullité pouvait etre aussi bien l'incréé ! En plus, je chantais a merveille
" Non, rien de rien, non, je ne regrette rien… " !
Ce qui était important, c'était que je parcourais en intégralité le programme
scolaire, que les résultats aux concours étaient parmi les meilleurs et
que mon monologue se transformait souvent en dialogues et surtout en débats
scientifiques et artistiques. J'ouvrais des portes et il y en avait des
adolescents ou meme des gosses qui franchissaient leurs seuils, exploraient,
voyaient ce que j'avais exposé, découvraient des choses qui m'avaient
échappé et débouchaient sur d'autres issues cachées auxquelles je n'avais
meme pas pensé.
Ceux a qui j'enseignais m'apprenaient souvent des nouveautés.
Je provoquais des débats entre eux pour mieux m'instruire, me mettre a
jour et développer mes connaissances acquises. L'esprit jeune s'avérait
plus créatif que je le pensais. Leur pensée n'était pas encore assez chargée
du déja su ou de leur vécu. Sans avoir la conscience de ce qu'ils faisaient,
ils redécouvraient avec merveille ce que le monde savait depuis longtemps,
mais ils inventaient aussi l'inédit.
Lorsqu'ils étudiaient a l'école a tours de rôle diverses matieres et les
cours se suivaient dans un ordre aléatoire, c'était presque normal pour
eux de tout mélanger a un moment donné et de faire des connexions bizarres
: imbéciles, débiles, habiles, fertiles ; inutiles ou indélébiles.
Je racontais ça aussi dans le courrier français destiné a mon amoureux
Espagnol qui habitait en Allemagne. J'étais souvent poétique, mais aussi
logique. Je devais divorcer et je n'avais plus les moyens financiers.
Est-ce qu'il pouvait me preter un peu d'argent ?
Sa réplique a été énergique. Les femmes : matérialistes, égoistes…
Plus de lettres, ni de coups de fil chez mes amis pour me parler.
Tant pis ! Je pouvais mieux m'occuper de mes enfants et éleves.
Il y a eu la visite impromptue d'un nouvel inspecteur de mathématiques
dans notre grand établissement scolaire. Les temps avaient changé, mais
pas trop. C'était toujours moi qui allais le recevoir pour assister a
mes cours. Avant, on me l'imposait impérativement, maintenant on me le
demandait gentiment. D'accord. Qui était-il ? Un ancien camarade, le mouchard
de ma promotion.
En le voyant, je l'ai tapé sur l'épaule et je lui ai demandé pourquoi
se trouvait-il la. Timide, il m'a dit qu'il avait été promu dans ses fonctions
et qu'il devait faire ce qu'on lui demandait : contrôler.
Mais alors, rien de nouveau ! Il n'avait qu'a me suivre et me juger.
Il préférait aller boire un café au bistro d'a côté.
L'heure passée, tout le corps professoral, conduit par le proviseur principal
et adjoint s'est rassemblé autour de l'inspecteur de valeur.
Son discours a été court. Le débat qu'il menait était loyal, élogieux,
faramineux et creux, parce que la langue utilisée était restée de bois.
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