Nana Haþieganu

Jeux de Dés (2)

La Désapprobation

 


La famille désapprouvait ce que j'avais tenté. Seulement mes gamins insouciants étaient contents de mon voyage. Sans etre au courant des événements, ils se balançaient des régimes de bananes allemandes, en chevauchant encore a tour de rôle leur dada en bois.
Le cheval de bataille entre moi, mon époux et nos parents était que personne d'autre ne devait connaître la folie que j'avais subie, qui aurait pu gâcher notre vie. De leur part, c'était oublié, pardonné.
J'étais devenue une serpilliere essorée, une carpette usée, un paillasson crotté. Au lieu de jouir de la considération publique ou au moins de la compréhension domestique, j'endurais une humiliation systématique, une désapprobation cynique. La réaction était toxique.
Je n'appréciais pas du tout ça. Je me suis rebellée. Je n'étais pas un cheval de traits, ni de courses. Je suis montée sur mes grands chevaux.
J'ai demandé le divorce, sans que les autres le sachent, et je me suis trouvé un amant discret, sans grande difficulté. Depuis toujours on m'avait traitée d'allumeuse douteuse. En fait, j'étais une épouse fidele et une femme qui n'avait jamais eu un autre homme que son mari.
J'avais osé faire le pas en avant ! J'ai trouvé un avocat de prestance et un mec qui avait beaucoup d'expérience. Je ne croyais pas a ma double chance. Cela ne se trouvait pas sous le sabot d'un cheval.
J'étais sincere et je me suis donnée de plein cour et corps. Je pensais que j'allais etre repoussée brutalement, totalement. Non ! Ils m'approuvaient, ils m'appréciaient, ils m'aidaient a me découvrir.
L'argent que je gagnais avec mon métier de professeur de mathématiques était modique. J'ai commencé a chercher un emploi complémentaire, comme tous les Roumains a cette époque-la. J'étais réfutée de partout, parce que je ne voulais pas entrer dans des affaires douteuses. Le travail au noir ou l'embauche fictive ne m'intéressaient pas. Je n'étais pas capable de faire beaucoup de boulots, mon domaine était assez restreint et je n'avais pas l'audace de changer mon profil.
Je connaissais mes limites et je n'entrevoyais pas la possibilité de monter ma propre boîte et de diriger qui ou quoi que ce soit. Je n'avais pas envie de jouer aux petits chevaux, comme presque tous les autres.
Un jour, j'ai rencontré dans la rue un copain écrivain et journaliste. Je lui ai vite exposé une partie de mes problemes. Il pouvait m'aider, d'une maniere tres modeste, en m'offrant a faire la traduction de certains articles parus dans des journaux français, anglais, italiens.
J'étais enthousiasmée. Les langues étrangeres étaient mon dada.
Il a été étonné de voir ce travail si bien et si vite fait. Il m'a invitée dans un bistro, il m'a offert une biere, et encore une, et encore d'autres. Plus je trinquais, plus je parlais. Je me marrais en racontant des faits pleins de gravité. A un moment donné, il a dit stop. "Verba volant, scripta manent", "L'eau coule et s'en va, les pierres roulent et elles restent". Je ne devais plus parler, mais écrire. Pas traduire, créer.
J'ai approuvé son idée. Il s'absentait deux semaines. A son retour, il voulait lire le début de mon vécu au Danemark. Il me donnait la liberté du choix du titre et de la longueur des chapitres. Si cela marchait, il allait publier mon feuilleton dans un canard Bucarestois.
Je me suis renfermée dans la chambre, je m'en suis fichée éperdument des protestations de mon mari, qui me haissait depuis qu'il avait été informé de ma demande de divorce et j'ai dit a mes fils que je repartais au Danemark, mais cette fois-la d'une maniere imaginaire. J'ai entamé " Le guide du demandeur d'asile amateur ". Chaque jour un petit chapitre, qui me libérait de mon vécu tendu.
J'ai donné l'ébauche du manuscrit a mon ami. Le lendemain, la premiere partie était publiée dans un journal littéraire. Je me suis jetée comme une harpie sur le rédacteur en chef, en lui reprochant qu'il n'avait pas demandé mon approbation et que je n'avais pas eu le temps de faire le corrigé. Je le menaçais de traduction en justice.
J'ai continué mon feuilleton, qui tendait a devenir un bouquin. Je l'ai confié a un vieil ami, le président des traducteurs roumains, qui aimait la lecture et qui m'acceptait dans son entourage. Il m'a annoncée qu'il avait donné mon manuscrit a un grand éditeur. Celui-la m'a vite convoquée pour me dire qu'il avait passé mon livre a l'offset.
Quoi ? Avait-il donné mon ouvre a une agence de tourisme qui utilisait les jumbo-jets ou l'avait-il jeté aux water-closets ?
Est-ce que j'étais vraiment bete ou je faisais tres bien semblant ?
Mon " Guide " avait été approuvé par le groupe de critiques littéraires et il allait etre édité prochainement. Il assumait le risque.
J'ai plongé a nouveau dans mon dada : l'écriture sur le zéro mathématique et poétique, qui était philosophique. Déja le mot " chiffre " provenait de la langue arabe et représentait la nullité. Les précurseurs européens des Maures n'avaient pas pensé a ça. L'extreme Orient jonglait depuis longtemps avec l'infini petit et les Arabes ont fait circuler la notion. Ils n'étaient pas créateurs, mais transporteurs. J'écrivais sur le more zéro, le chiffre maure qui n'était pas mort. Au contraire, anglais, vivant, d'actualité : l'infinitésimal, le microcosme.
J'ai été invitée au festival international de poésie " Les 7 Dormants ", qui avait lieu cette année-la en Roumanie. Je devais réciter deux de mes poésies et présenter l'essai intitulé " O ".
J'ai eu l'occasion tant espérée de parler avec des étrangers leurs langues d'origine et d'échanger des impressions sur nos cultures. J'ai constaté que pas seulement moi, mais aussi les intellectuels roumains de haut niveau utilisaient un langage classique archaique, périmé.
Un Français plein d'humour a remarqué qu'en Roumanie on disait souvent " Da, da ", donc " Oui, Oui ", mais c'était en fait " Non ".
Je l'ai approuvé, en commentant ce phénomene. Si, logiquement, la double négation était une affirmation, alors pourquoi ne pas admettre que la double approbation était une infirmation ? D'ailleurs, le " Dada " était un mouvement qui niait tout et le terme fut choisi par Tristan Tzara, le poete français d'origine roumaine qui avait fait des études de mathématiques et de philosophie. Le pseudonyme qu'il avait choisi pour ses " 7 Manifestes dada " était le mot roumain " Pays ", synonyme qui existait a côté de celui de " Patrie ". Il avait préféré le premier peut-etre pour sa résonance auditive plus forte, car ce nihiliste adoptait les onomatopées et les suites incohérentes de phonemes. Nous étions le seul peuple latin enfermé dans le cercle communiste. Souvent nous étions confondus avec les slaves de nos frontieres parce qu'on nous savait soumis aux russes et parce que nous disions le " Oui " comme eux. Mais est-ce que le " Da " n'était-il pas une trace laissée par nos ancetres les Daces " les plus vaillants des Thraces " ?
Un poete espagnol m'écoutait bouche bée. Il m'a demandée de lui envoyer ces pensées qu'il approuvait. Ce fada était fana de mon dada !
Mes idées spontanées, le jeu improvisé, créaient des débats enjoués.

Nana Hatieganu