Nana Haþieganu

Jeux de Dés (0)

Le Début

 


Des le début de ce nouveau millénaire, le premier jour meme, j'ai été immobilisée par une hernie discale. Alors, j'ai décidé d'écrire. L'un de mes buts est de décrire ce que j'ai vécu le siecle passé.
Je viens d'ailleurs. Le hasard a lancé les dés et j'ai atterri étonnée en France, dans la province. Je vis ici depuis presque une décennie.
Peut-etre vous ne m'avez pas encore remarquée, mais je suis celle qui fume dans la rue nerveusement, en se dépechant sans motif apparent, ou calmement, en savourant le paysage entourant.
J'ai 45 ans, le juste milieu de l'espoir de vie d'une femme d'aujourd'hui. Je porte a ma maniere cet âge : un jour plus jeune, un autre plus vieille, avec enchantement ou découragement. Je laisse lire sur mon visage mes états d'âme, lorsque j'ai envie d'etre vraie, mais je prends soin de rester civilisée, de ne pas dépasser les barrieres des bonnes manieres. Je trouverai toujours un sourire dans ma poche pour vous donner le bonjour. L'accent que j'ai en vous parlant peut vous déplaire ou vous enchanter, l'une des deux, pas la moyenne quotidienne. Vous me voyez seule presque tout le temps, rarement accompagnée par quelqu'un qui a croisé pour un instant mon chemin. Je pourrais etre une vieille fille aigrie par la vie, une célibataire volontaire ou velléitaire, une femme libérée enchantée par son avenir ou une veuve éplorée enchaînée par ses souvenirs, une divorcée blasée ou enragée, tout cela a tour de rôle et a la fois. De toute façon, je n'ai pas l'air d'une épouse, ni d'une concubine, ni d'une pacsée.
La vérité est qu'avant tout je suis la mere de deux garçons qui ne vivent pas avec moi. Ils sont la, loin, dans le monde parallele d'ou je proviens. Depuis des années j'essaye de construire un pont concret entre les deux droites qui sont en fait courbes et qui vont se rencontrer dans l'infini, grand ou petit, de la relativité tangible de l'éligible.
C'est mathématique, axiomatique : nous avons le droit du choix dans l'éphémere de l'atmosphere aléatoire ou nous sommes passagers.
Lorsque nous nous trouvons dans la situation de mordre de la poussiere, au lieu de nous mordre les doigts ou les levres, vaut mieux mordre a la vie. Agir, pas subir ! Entrer en jeu, pas se retirer défaits !
Je ne donne pas des conseils. Loin de moi tout ça ! Mais je pourrais venir avec des exemples, raconter un bout de ma vie, a la hâte, sans trop de commentaires et de détails, juste énumérer des faits, plus ou moins vrais et importants dans l'absolu incongru. Je ne peux pas évaluer exactement leur opportunité, leur efficacité, leur degré d'intéret. Je connais les probabilités et je sais qu'un jugement correct peut devenir souvent inexact, lorsqu'il est mis en pratique.
J'aime les jeux. Je rigole comme une folle quand je frôle les corps, les matrices, les anneaux et les idéaux. Je m'évade heureuse dans le champ, l'espace, l'imaginaire et d'autres mots débordés de sens. Au casino, j'étudie la théorie des ensembles, des files d'attente, du chaos, de l'information, des catastrophes, des quatre couleurs. J'applique l'analyse spectrale, en évitant la lumiere noire et en regardant la blanche dualiste, a travers un prisme qui la décompose en arc-en-ciel.
Je mets le dé, pour ne pas me piquer avec des stupidités aiguës.
J'agite et je vide le cornet a dés sur le tapis. Le Rubicon est franchi !
A partir du suivant paragraphe, je vais utiliser des temps du passé. Le " Moi, je " est mis en jeu, pas parce que je suis infatuée, mais pour décliner toute responsabilité dans le récit qui suit. Je me mets a l'abri de la relativité. Elle provient de la subjectivité de mon raisonnement et du fait que les événements ne sont plus d'actualité, donc discutables.
D'entrée de jeu, j'ai su que j'étais obligée d'appliquer le Systeme D.
Cela existait et fonctionnait a merveille un peu partout. Rien de nouveau dans ce monde humain. Je devais etre au moins débrouillarde, dégourdie, désinvolte, dévergondée, pour faire face aux affaires douteuses, meme dangereuses. Ce n'était pas trop mon cas.
Je me suis dite que j'allais mordre a plein d'appâts tendus vers moi dans les toiles d'araignée qui m'entouraient. Tant pis ! J'étais un pis-aller qui avait une araignée au plafond. C'était pour cela que je ne me débattais pas lorsque je m'enfonçais dans les pieges. J'attendais que le fer soit chaud et je le battais a tire-d'aile en m'élevant dans mon ciel.
Je pouvais aussi mordre sur ce qui me nuisait. J'attaquais pour me défendre, je divisais pour régner. J'appliquais les adages ancestraux.
" Au début ce fut le Verbe ", ensuite le proverbe. J'ai toujours été une partisane de la parole dite ou écrite. Une bavarde flemmarde.
Je me plaisais a couper les cheveux en quatre, a mener en double, a brouiller les cartes et a piper des dés, aux frontieres linguistiques des connaissances interdisciplinaires. Je mélangeais tout pour me moquer de moi-meme et peut-etre des autres, en essayant d'échapper a une réalité qui me décevait. J'adoptais une politique d'autruche qui s'enfonçait la tete dans le sable en pensant qu'elle s'était bien cachée. Peu m'importait si je prechais dans le désert, tant que je n'étais pas étouffée par le soleil ou suffoquée par la poussiere.
Je me marrais toute seule lorsque je provoquais des dialogues absurdes, des discussions enflammées ou meme des colloques sérieux, en partant d'une idée loufoque a moi, une trouvaille sans travail.
Par exemple, je voyais un " D ". Je me trouvais soudainement dans l'impossibilité totale de le prononcer. Je jouais le rôle de la personne atteinte d'une aphasie sensorielle, pas motrice.
Etait-ce la lettre latine ou le chiffre romain ou un simple dessin ? Un symbole, mais de quoi ? Du deutérium chimique, du debye physique, d'un dieu métaphysique, d'un doute philosophique, d'un désir chimérique ? Il y avait plein de possibilités. D'ou provenait-il, comment avait-il évolué, qu'est-ce qu'il signifiait, que celait-il ?
Ce n'était pas les réponses qui m'intéressaient, mais les questions qui se posaient. Elles éclairaient et éclaircissaient l'intérieur d'une forme extérieure qui pouvait etre reconsidérée, qui se développait dans plusieurs voies. Parfois, le jeu ludique devenait prolifique.
Ce qui avait été, au début, une simple improvisation circonstancielle évoluait vers des notions de logique mathématique, telles que la ruse, le bluff ou la menace, soumises a des regles strictes dans des langages formels. Le modele abstrait scientifique qu'on leur donnait était étudié, dernierement informatisé, et s'appliquait a des secteurs stratégiques, politiques, économiques et meme artistiques.
A un moment donné de ma vie, lorsque j'étais en pleine maturité, tout a basculé brusquement et j'ai du me taire, pour passer a l'action.
La premiere chose qui m'est passée par la tete a été que le " D " était aussi l'initiale du Danemark, l'endroit ou Hamlet se questionnait depuis longtemps s'il fallait exister ou non.
Je me suis déterminée sur place a m'enfuir vers ce pays-la. C'était un départ au hasard.

Nana Hatieganu